Thérèse

Les saintes patronnes de Force FrançaiseFf6 4 bandeau2

 

Pour faciliter la lecture, les quatre carmélites Martin, sœurs de sang et de religion, seront nommées par leurs prénoms féminins, non par leur nom en religion.

Marie, l’aîné, est sœur Marie du Sacré-Cœur.

Pauline est Mère Agnès de Jésus.

Céline est sœur Geneviève de la Sainte-Face.

Thérèse est sœur Thérèse de l’Enfant-Jésus de la Sainte Face.

À part : Léonie, troisième par la naissance, un peu laissée sur le bord du chemin, est sœur Françoise-Thérèse, Visitandine à Caen.

Les enfants Martin ont été au nombre de neuf, dont quatre morts en bas âge, deux garçons et deux filles.

*

D’emblée, Thérèse se voit petite fille turbulente et méchante dès son plus petit âge, mais toujours prise de regrets d’avoir mal fait. Sa mère, Azélie-Marie Martin, dite Zélie, l’appelle le petit furet : « Pour le petit furet, écrit-elle dans une lettre, on ne sait pas trop comment ça fera, c’est si petit, si étourdi, elle est d’une intelligence supérieure à Céline mais bien moins douce et surtout d’un entêtement presque invincible, quand elle dit ‘‘non’’ rien ne peut la faire céder, on la mettrait dans la cave qu’elle y coucherait plutôt que de dire ‘‘oui’’ » Cependant sa mère admet qu’elle a un cœur d’or, qu’elle est caressante, qu’elle sait avouer ses fautes et les reconnaître : « Je ne recommencerai plus »… Promesse d’enfant qui n’engage que la maman. Tout ce que sera la vie de Thérèse est résumé dans ce simple témoignage de volonté et de détermination inébranlables qui la conduira jusqu’au bout de son engagement spirituel que rien ne détournera : la souffrance et la mort, consenties, voulues, acceptées.

Thérèse précise plus loin : « Vous voyez ma Mère (Pauline, alors Mère prieure du Carmel) combien j’étais loin d’être une petite fille sans défauts ! On ne pouvait même pas dire de moi « que j’étais sage quand je dormais », car la nuit, j’étais encore plus remuante que le jour, j’envoyais promener toutes les couvertures,  et puis (tout en dormant), je me donnais des coups contre le bois de mon petit lit ; la douleur me réveillait, alors je disais : « Maman, je suis toquée !... »… « Tous les soirs la petite Céline venait nouer les nombreux cordons destinés à empêcher le petit lutin de se toquer et de réveiller sa maman, ce moyen ayant été réussi, je fus désormais sage en dormant… »

Thérèse a quatre ans quand elle perd sa maman d’un cancer du sein, à l’âge de 46 ans. Alors elle se trouve d’instinct une seconde maman en la personne de Pauline, sa grande sœur de douze ans plus âgée : « Nous étions ensemble toutes les cinq (sœurs Martin), nous regardant avec tristesse, Louise était là aussi et voyant Céline et moi, elle dit : ‘‘Pauvres petites, vous n’avez plus de Mère !...’’ Alors Céline se jeta dans les bras de Marie disant – ‘‘Eh bien c’est toi qui seras ma maman.’’ Moi, j’étais habituée à faire comme elle, cependant je me tournais vers vous, ma Mère, et comme si déjà l’avenir avait déchiré son voile, je me jetais dans vos bras en m’écriant : ‘‘Eh bien ! moi, c’est Pauline qui sera ma maman !’’ »

À l’école, Thérèse montre des dispositions précoces pour apprendre et se révèle en tête de sa classe dans presque toutes les matières ; une domination qui ne va pas sans créer quelques agacements ni jalousies parmi les autres élèves, comme l’indique ce passage : « Vous m’avez si bien instruite, ma Mère chérie, qu’en arrivant en pension j’étais la plus avancée des enfants de mon âge, je fus placée dans une classe d’élèves toutes plus grandes que moi, l’une d’elle âgée de 13 à 14 ans était peu intelligente, mais savait cependant en imposer aux élèves et même aux maîtresses. Me voyant si jeune, presque toujours la première de ma classe et chérie de toutes les religieuses, elle en éprouva sans doute une jalousie bien pardonnable à une pensionnaire et me fit payer de mille manières mes petits succès… »

  Thérèse va devoir subir la perte de sa deuxième maman : Pauline se prépare à entrer en religion au Carmel de Lisieux. Dans le même temps où elle vit cette séparation douloureuse, elle va ressentir l’appel du Carmel, une aspiration à la clôture qui ne cessera de l’habiter comme une consolation espérée et attendue : « Je me souviendrai toujours, ma Mère chérie, avec quelle tendresse vous m’avez consolée… Puis vous m’avez expliqué la vie du Carmel qui me sembla bien belle, en repassant dans mon esprit tout ce que vous m’aviez dit, je sentis que le Carmel était le désert où le Bon Dieu voulait aussi que j’aille me cacher… Je le sentis avec tant de force qu’il n’y eut pas le moindre doute dans mon cœur, ce n’était pas un rêve d’enfant qui se laisse entraîner, mais la certitude d’un appel Divin… »

Est-ce la séparation d’avec sa sœur-maman ? Thérèse va être frappée à l’âge de dix ans d’une étrange maladie qui se manifeste par des hallucinations… Pauline, dans un passage de la première édition d’Histoire d’une Âme où elle s’exprime en nom de Thérèse, résume les symptômes de cette possession : « J’avais peur absolument de tout : mon lit me semblait entouré de précipices affreux ; certains clous, fixés au mur de la chambre, prenaient à mes yeux l’image terrifiante de gros doigts noirs carbonisés, et me faisaient jeter des cris d’épouvante. Un jour, tandis que papa me regardait en silence, son chapeau qu’il tenait à la main se transforma tout à coup en je ne sais quelle forme horrible, et je manifestai une si grande frayeur que ce pauvre père partit en sanglotant. » Le père de Thérèse la fera ausculter par un psychiatre qui ne diagnostiquera aucun symptôme d’hystérie. Peut-être était-ce tout simplement ce qu’on appelle couramment aujourd’hui une névrose ; quoi qu’il en soit, la petite Thérèse affirma qu’elle devait sa maladie au démon et qu’à aucun moment elle ne perdit sa conscience. Elle attribua sa guérison à la Sainte Vierge. Et si c’était tout simplement la manifestation d’un vilain caprice d’une petite enfant gâtée et rêveuse qui allait être séparée de sa seconde maman ? Démon ou intraitable petit démon ?

 Thérèse grandit et devient une petite jeune fille prenant conscience de devenir une femme et d’en avoir les attraits autant que les attributs. Alors qu’à treize ans elle a quitté la pension où elle ne supporte plus l’internat, elle prend des cours particuliers chez « Mme Papinau », une « bien bonne personne très instruite, mais ayant un peu des allures de vielle fille, elle vivait avec sa mère… » La mère, Mme Cochain, recevait beaucoup de monde : « [Elle] faisait autant que possible les frais de la conversation afin de laisser sa fille me donner la leçon, mais ces jours-là je n’apprenais pas grand-chose ; le nez dans mon livre j’entendais tout ce qui se disait et même ce qu’il eût mieux valu pour moi de ne point entendre, la vanité se glisse si facilement dans le cœur !... Une dame disait que j’avais de beaux cheveux… une autre en sortant, croyant ne pas être entendue, demandait quelle était cette jeune fille si jolie et ces paroles d’autant plus flatteuses qu’elles n’étaient pas dites devant moi, laissaient dans mon âme une impression de plaisir qui me montrait clairement combien j’étais remplie d’amour-propre. Oh ! comme j’ai compassion des âmes qui se perdent !... »

C’est dans ce moment délicat du passage de l’adolescence — de « l’âge le plus dangereux pour les jeunes filles » — qu’elle va s’adonner à la lecture édifiante d’un grand nombre de livres — « jamais le bon Dieu n’a permis que j’en lise un seul capable de me faire du mal » —, d’où ressortent L’Imitation de Jésus-Christ, et un recueil de conférences de l’abbé Arminjon sur la fin du monde présent et les mystères de la vie future, deux ouvrages dont la lecture la marqueront. « Toutes les grandes vérités de la religion, les mystères de l’éternité, plongeaient mon âme dans un bonheur qui n’était pas de la terre… Je pressentais déjà ce que Dieu réserve à ceux qui l’aiment (non pas avec l’œil de l’homme mais avec celui du cœur) et voyant que les récompenses éternelles n’avaient nulle proportion avec les légers sacrifices de la vie, je voulais aimer, aimer Jésus avec passion, lui donner mille marques d’amour pendant que je le pouvais encore… »

Mais Thérèse n’en a pas fini avec « l’âge le plus dangereux », et ne peut réprimer de faire acte de coquetterie, même si la carmélite, par discrétion, ne s’attarde pas sur le sujet, et attribue l’incident au Bon Dieu (il est bien pratique le Bon Dieu !). Alors qu’elle est à Bayeux à l’occasion d’une entrevue avec  l’Évêque afin d’obtenir une dispense pour entrer au Carmel de Lisieux à quinze ans, « Monseigneur et son clergé assistent à un grand enterrement ». Il pleut à verse ; dans l’attente, Thérèse et son père se rendent en omnibus à l’église et se mettent à l’abri sous le porche. L’église est bondée. Ils auraient pu rester sous le porche et attendre la fin de la cérémonie. Que neni ! Papa Martin entraîne sa fille, et les voilà tous deux remontant l’église jusqu’en haut pour se réfugier dans une chapelle latérale ; tout l’enterrement tourne des yeux ronds vers cette jolie jeune fille à la démarche alerte, en robe claire et chapeau blanc, qui se voit comme une mouche sur le lait, mais couleurs inversées. — Moi, je me fais remarquer ?... Mais non, mais non, vous n’y pensez pas !… — Elle aura encore l’occasion de vérifier, lors du voyage de Rome, l’effet de sa joliesse juvénile sur les hommes… et sur les jeunes prêtres.

« Le bon Dieu m’a fait la grâce de ne connaître le monde que juste assez pour le mépriser et m’en éloigner. » Cette phrase résume à elle seule toute la vie de Thérèse, toute sa psychologie intérieure. Toute sa foi en Dieu. Et il est vrai que depuis la mort de maman Zélie, Louis Martin et ses filles donnent le sentiment de vivre un peu en vase clos, ou plutôt en marge de la vie locale, non parfois sans y laisser percer une pointe de condescendance. On ne se mêle pas aux autres. Lors du pèlerinage de Rome, dans le train qui les mène en Italie, les jours et les nuits paraissent longs aux voyageurs ; certains entreprennent des parties de cartes pour tuer le temps ; des joueurs invitent les Martin à participer. Ils refusent. Dans la discussion M. Martin fait observer qu’étant en pèlerinage la prière ne tient pas assez de place. Un des participants lui rétorque : « Heureusement les pharisiens sont rares ! » M. Martin accuse le coup, et fait comme s’il voulait ignorer ou n’avait pas entendu. Si sur le fond il avait raison, sur la forme il aurait dû se montrer plus prudent ; il n’était pas l’organisateur du pèlerinage, ni le responsable religieux… Notons que cet incident est rapporté par Pauline qui a dû en être informée par Céline, présente au pèlerinage. Thérèse n’en dit mot. Les deux hommes se réconcilièrent et se serrèrent la main.

Thérèse aura l’occasion de montrer qu’elle peut avoir aussi des défauts qu’elle ne relève pas, ou qu’elle n’a pas la présence d’esprit de percevoir. Que ces quelques imperfections ne nous fassent pas douter un instant de la sincérité et de l’immense vertu de notre petite sainte ; un saint sans défauts, n’existe pas ou ne saurait être de notre humanité. Pour vivre la vie de Jésus, il faut être Jésus. Même le Poverello d’Assise n’y réussira pas. Et cet état de sainteté n’empêchera pas la jeune religieuse de traverser un tunnel noir qui lui fera douter de sa Foi : « Lorsque je veux reposer mon cœur fatigué des ténèbres qui l’entourent par le souvenir lumineux vers lequel j’aspire, mon tourment redouble, il me semble que les ténèbres empruntant la voix des pécheurs me disent en se moquant de moi : ­‘‘Tu rêves la lumière, une patrie embaumée des plus suaves parfums, tu rêves la possession éternelle du Créateur de toutes ces merveilles, tu crois sortir un jour des brouillards qui t’environnent, avance, réjouis-toi de la mort qui te donnera non ce que tu espères, mais une nuit plus profonde encore, la nuit du néant’’. »

Oui, Thérèse a perdu la foi ; elle a au moins le courage et l’honnêteté de le reconnaître : « Ah ! que Jésus me pardonne si je Lui ai fait de la peine, mais Il sait bien que tout en n’ayant pas la jouissance de la Foi, je tâche au moins d’en faire des œuvres. Je crois avoir fait plus d’actes de foi depuis un an que pendant toute ma vie. »

Non seulement la foi l’abandonne, le doute insinuant lenvahit (elle craint que derrière la vie, il n’y ait plus rien), mais la prière perd en elle de son attrait, de son pouvoir invocatoire et la laisse presque indifférente : « En dehors de l’Office Divin que je suis bien indigne de réciter, je n’ai pas le courage de m’astreindre à chercher dans les livres de belles prières, cela me fait mal à la tête, il y en a tant !... et puis elles sont toutes plus belles les unes que les autres… Je ne saurais les réciter toutes, et ne sachant laquelle choisir, je fais comme les enfants qui ne savent pas lire, je dis tout simplement au Bon Dieu ce que je veux lui dire, sans faire de belles phrases, et toujours Il me comprend… Pour moi, la prière, c’est un élan du cœur, c’est un simple regard jeté vers le ciel, c’est un cri de reconnaissance et d’amour au sein de l’épreuve comme au sein de la joie ; enfin c’est quelque chose de grand, de surnaturel qui me dilate l’âme et m’unit à Jésus. » Même d’égrener son chapelet, il lui en coûte : « …toute seule, j’ai honte de l’avouer, la récitation du chapelet me coûte plus que de mettre un instrument de pénitence. » En somme, réciter le chapelet serait comme subir un supplice.

Est-ce pour conjurer, surmonter ces tourments spirituels qui l’assaillent, qu’elle aspire à s’infliger des tourments encore plus définitifs, voire à s’anéantir totalement dans la souffrance et le martyre ? Ce passage ne laisse aucun doute à ce sujet et dévoile le fond clair de sa pensée profonde : « Le Martyre, voilà le rêve de ma jeunesse, ce rêve il a grandi avec moi sous les cloîtres du Carmel… Mais là encore je sens que mon rêve est une folie, car je ne saurais me borner à désirer un genre de martyre… pour me satisfaire, il me les faudrait tous… Comme toi, mon Époux adoré, je voudrais être flagellée et crucifiée… Je voudrais mourir dépouillée comme St Barthélémy… Comme St Jean, je voudrais être plongée dans l’huile bouillante… je voudrais subir tous les supplices infligés aux martyrs… Avec Ste Agnès, Ste Cécile je voudrais présenter mon cou au glaive et comme Jeanne d’Arc ma sœur chérie, sur le bûcher je voudrais murmurer ton nom, ô Jésus… En songeant aux tourments qui sont le partage des chrétiens au temps de l’Antéchrist, je sens mon cœur tressaillir, et je voudrais que ces tourments me soient réservés… Jésus, Jésus, si je voulais écrire tous mes désirs, il me faudrait emprunter ton livre de vie, là sont rapportées toutes les actions de tous les saints et ces actions, je voudrais les avoir accomplies pour toi… »

Certes, elle sait que sa mort est proche, que sa souffrance autant morale que physique va connaître son terme ; joue-t-elle là son va-tout ? Elle sait aussi que ce qu’elle écrit sera divulgué, même de façon restreinte sur l’instant, surjoue-t-elle son rôle de petite sacrifiée à l’amour du Bon Dieu pour se donner une posture avantageuse ou est-elle réellement sincère ? Cette propension à rechercher la souffrance pour la souffrance, même en s’offrant en holocauste à son Jésus alors que celui-ci ne la demande pas, relève plutôt — et sans qu’elle en soit vraiment consciente — d’une forme de dolorisme poussée au masochisme. Ce manuscrit « B » est adressé à sa sœur Marie, sa « marraine », effrayée par les dispositions d’esprit de cette petite sœur qu’elle adore. Elle lui fait part aussitôt de son angoisse en des termes alarmistes : « …Voilà bien la preuve de votre amour, oui, vous le possédez l’amour, mais moi ! non jamais vous ne me ferez croire que je puisse atteindre à ce but désiré. Car je redoute tout ce que vous aimez. 

Voilà bien une preuve que je n’aime pas Jésus comme vous. Ah ! vous dites que vous ne faites rien, que vous êtes un petit oiseau chétif, mais vos désirs pour quoi les comptez-vous ? Le Bon Dieu, Lui, les regarde comme des œuvres. »

(…) « …Je voudrais bien que vous disiez par écrit à votre marraine si elle peut aimer Jésus comme vous. Mais deux mots seulement, car ce que j’ai suffi à mon bonheur et à ma peine. (…) Voulez-vous que je vous dise ? Eh bien, vous êtes possédée par le bon Dieu, mais possédée ce qui s’appelle possédée… comme les méchants le sont du vilain. »

Marie réclame une réponse rapide et courte car elle redoute que la petite sœur fasse étalage de ses dérélictions plus qu’elle n’en pourrait supporter.

Le soir même, Thérèse répond (les carmélites communiquaient par lettre et employaient le « vous »). Elle s’en sort par une pirouette en disant que si Marie était martyre, elle aurait du mérite car elle ne le désire pas ; Thérèse, elle, n’a aucun mérite à désirer le martyr. Elle lui fait observer que si elle avait compris l’allégorie du petit oiseau chétif « pauvre petit être faible » (dans l’allégorie, l’oiseau c’est Thérèse), elle ne lui aurait pas fait cette question. Mais toujours imprégnée d’humilité, elle s’en attribue les torts pensant qu’elle s’est mal expliquée ; elle veut le lui faire comprendre : « Ô ma Sœur chérie, je vous en prie, comprenez votre petite fille (elle a treize ans d’écart avec son aînée), comprenez que pour aimer Jésus, être sa victime d’amour, plus on est faible, sans désirs, ni vertus, plus on est propre aux opérations de cet Amour consumant et transformant… » Toutefois, il n’est pas sûr que Marie, dotée d’un esprit plus terre à terre que sa petite sœur, se soit laissée attendrir par l’histoire joliment dite du frêle petit oiseau et de l’Aigle divin qui remplit deux pleines pages. Esprit trop rationnel, Marie ? Enfin, elle l’invite à suivre sa « petite voie » : « Puisque nous voyons la voie, courons ensemble. Oui, je le sens, Jésus veut nous faire les mêmes grâces, il veut nous donner gratuitement son Ciel. » 

Mais le grand combat de Thérèse n’est pas l’aspiration au martyr ni le refroidissement spirituel qui la bouleverse ; c’est le combat contre les petits riens de tous les jours, les défauts, les plus banales imperfections de la vie qu’elle corrige en permanence : « … le plus difficile, ce qui me coûte par-dessus tout, c’est d’observer les fautes, les plus légères imperfections et de leur livrer une guerre à mort ». Son aspiration à la perfection, son idéal de pureté, est chez elle une obstination d’une rare élévation ; tout est occasion de se corriger en permanence, de transformer la moindre petite contrariété, la moindre petite amertume, la moindre petite souffrance en offrande au Bon Dieu.

Ne se sentant pas assez forte pour imiter les grands saints, c’est dans les petites choses qu’elle se donne, qu’elle trouve sa voie, sa petite voie : elle ramène tout à la petitesse, à la vertu du geste simple, du geste humble. En voici un exemple qui révèle chez la sainte un certain comique ingénu : « Une autre fois, j’étais au lavage devant une sœur qui me lançait de l’eau sale à la figure à chaque fois qu’elle soulevait les mouchoirs sur son banc, mon premier mouvement fut de me reculer en m’essuyant la figure, afin de montrer à la sœur qui m’aspergeait qu’elle me rendrait service en se tenant tranquille, mais aussitôt je pensai que j’étais bien sotte de refuser des trésors qui m’étaient donnés si généreusement et je me gardai bien de faire paraître mon combat. Je fis tous mes efforts pour désirer de recevoir beaucoup d’eau sale, de sorte qu’à la fin j’avais vraiment pris goût à ce nouveau genre d’aspersion et je me promis de revenir une autre fois à cette heureuse place où l’on recevait tant de trésors. »

(…) « Mère Chérie, je vous amuserais, je crois, en vous racontant toutes mes aventures dans les bosquets du Carmel, je ne sais pas si j’ai pu écrire dix lignes sans être dérangée, cela ne devrait pas me faire rire, ni m’amuser, cependant pour l’amour du Bon Dieu et de mes sœurs (si charitables envers moi) une faneuse qui s’éloigne après m’avoir dit d’un ton compatissant : ‘‘Ma pauvr’ptite sœur, ça doit vous fatiguer d’écrire comme ça toute la journée.’’ — ‘‘Soyez tranquille, lui ai-je répondu, je parais écrire beaucoup mais véritablement je n’écris presque rien.’’ — ‘‘Tant mieux, m’a-t-elle dit d’un air rassuré, mais c’est égal, j’suis bin contente qu’on soit en train d’faner car ça vous distrait toujours un peu.’’ En effet, c’est d’une si grande distraction pour moi (sans compter la visite des infirmières) que je ne mens pas en disant que je n’écris presque rien. »

Lorsqu’elle rédige ces lignes, elle n’est pas loin du temps de l’agonie, ce qui ne l’empêche ni de garder son humour, ni d’évoquer ses pensées les plus graves, les plus agitées à l’intention de la révérende Mère Marie de Gonzague, prieure du Carmel. En moins de cinq ans, cette jeune fille aura écrit pas moins de 54 poésies (dont certaines mises en musique), huit pièces de théâtre récréatif, 266 lettres, 21 prières et quelques autres textes dont le Triomphe de l’humilité, suite à l’affaire Léo Taxil, et bien sûr les trois manuscrits de l’Histoire d’une âme. Et il est facile d’imaginer les conditions dans lesquelles elle a dû s’exécuter : le froid (les cellules n’étaient pas chauffées), la rigueur de la Règle (manifestement très assouplie pour la jeune religieuse et ses sœurs), les temps consacrés au travail collectif, à la prière, puis la maladie…

On imagine aussi ce qu’elle aurait pu devenir dans la vie profane… Peut-être même vaut-il mieux ne pas l’imaginer… Elle a la plume facile, le dialogue facile, la rime facile, le sens du vocabulaire, même si elle oublie parfois de fermer ses phrases… Elle en convient elle-même : « Pour écrire ma ‘‘petite’’ vie, je ne me casse pas la tête ; c’est comme si je pêchais à la ligne ; j’écris ce qui vient au bout. » On a dit de son style qu’il est biblique, au sens où il a un caractère allégorique et prophétique. La différence de style est assez nette avec Pauline quand celle-ci rédige en son nom : on voit bien que ce n’est pas Thérèse qui s’exprime. Sa culture religieuse est en parfaite adéquation avec le dogme catholique ; ses références avec les livres saints et ses réminiscence sont nombreuses. Seule réserve : elle est encore trop jeune, et, malgré sa précocité, manque d’expérience pour avoir un esprit bien structuré : on ne peut avoir en même temps la fraîcheur primesautière et la spontanéité qu’offre la jeunesse avec la rigueur et l’expérience pratique que confère le grand âge.

Petite bourgeoise provinciale, choyée, surchoyée malgré les épreuves, par son père et ses sœurs dès sa plus tendre enfance, s’épanouissant dans un cocon familial confiné, Thérèse n’entretient aucune relation autres que celles avec sa famille immédiate ; elle n’a pas d’amie ni de relations de son âge et finira par les refuser par crainte des déceptions ; elle ne s’en cache pas : « Mon cœur sensible et aimant se serait facilement donné s’il avait trouvé un cœur capable de le comprendre. » ; elle explique comment elle a été déçue par l’indifférence de deux petites filles de son âge auxquelles elle avait voué toute son amitié ; quant aux garçons, il n’en est pas question : même la simple évocation paraît exclue de son univers mental, de son cœur, de ses pensées… Un jardin secret qui restera clos.

Cet insatiable besoin d’aimer et d’être aimée, elle le reportera sur ses grandes sœurs sous forme d’un amour exclusif, presque jaloux, au point d’exercer sur elles une sorte de fascination envoûtante qui les rivera à leur petite sœur ; tout se passe entre les quatre carmélites familiales comme si un pacte secret les unissait par les liens mystérieux d’une indéfectible affection mutuelle. De ce mini clan féminin émerge la forte personnalité de Pauline, une maîtresse femme qui avait de qui tenir, puisque sa mère, Zélie, fut créatrice d’une fabrique de dentelles (point d’Alençon), et mourut au moment où celle-ci connaissait de belles perspectives de développement. Sans Pauline, nous n’aurions probablement jamais connu l’existence de Thérèse. C’est elle qui a dirigé de son couvent « l’entreprise » Thérèse, avec Céline et Marie. Par décret papal, elle sera nommée prieure à vie du Carmel de Lisieux.  

Très jeune déjà, Thérèse prodigue une énergie peu commune et, semble-t-il, bien au-dessus des enfants de son âge ; elle aspire la vie par tous les sens de son corps ; elle aime les fleurs, les oiseaux, les paysages de sa belle Normandie ; elle a même l’ouïe très fine, la vue perçante ; elle aime le ciel, elle aime la terre ; elle est sensorielle, elle est sensuelle, une véritable bombe bourrée d’énergie vitale qui explose de l’intérieur, irradie comme le soleil son énergie autour d’elle et ne demande qu’à répandre la vie ; plus qu’une jouisseuse, c’est une jouissante au sens noble, c’est-à-dire qu’elle aime tout ce qui est beau, bon, qui élève, fortifie le cœur, exauce l’âme… Est-ce si grave que cela d’aimer tout ce que le Bon Dieu a créé et dont l’homme s’honore quand il l’embellit à son imitation ? Bien sûr que non. Et cependant, comme si le monde était trop étroit pour elle, elle passera sa courte vie à contrarier, à comprimer, à brider ses penchants naturels, prise par le vertige de l’enfouissement de soi pour ressurgir par le haut, dans une sorte d’enchantement irrésistible qui la portera à transcender sa douleur, à inonder le monde de son amour pour celui auquel elle a exclusivement consacré sa vie : son Jésus, roi des Cieux ; et c’est ce combat perdu d’avance contre les insolubles imperfections d’Ici-bas et son désir de Vérité, de Vertu, d’Amour absolu jamais comblé, qui nous la rend si attachante, si intensément humaine.

Elle a voulu l’humiliation : elle l’a eue ; elle a voulu la mortification : elle l’a eue ; elle a voulu le martyr : elle l’a eu ; elle a voulu la souffrance : elle l’a eue ; elle a voulu la mort jeune : elle l’a eue (1) ; elle a été jusqu’au bout de sa Passion offerte à Celui en qui elle s’était consumée d’amour et d’humilité ; et sa Passion, elle l’étend au monde entier, à l’humanité souffrante : « Oui, je veux passer mon Ciel à faire du bien sur la terre. » Même si cette parole est donnée pour être apocryphe, elle l’a plus ou moins formulée sous diverses formes, et de toute façon elle correspond à sa plus intime sensibilité spirituelle.

En cette fin du mois de septembre 1897 alors que sa dernière heure est proche, elle atteint le paroxysme de la souffrance provoqué par le stade final d’une tuberculose irrémissible. Pauline raconte : « J’étais seule près d’elle, quand vers quatre heures et demie, je devinai à sa pâleur subite que le dernier moment approchait. Notre Mère revint et toute la communauté fut bientôt rassemblée. Elle lui sourit mais ne parla plus jusqu’à l’instant de sa mort. Pendant plus de deux heures, un râle terrible déchira sa poitrine. Son visage était congestionné, ses mains violacées, elle avait les pieds glacés et tremblait de tous ses membres. Une sueur abondante perlait en gouttes énormes sur son front et ruisselait sur ses joues. Elle était dans une oppression toujours croissante, et jetait parfois des petits cris involontaires. »

Ce même jour, le 30 du mois, celle qui deviendra Sainte Thérèse de l’Enfant Jésus de la Sainte Face rendait son âme à son Jésus bien aimé. Elle avait 24 ans et neuf mois. Elle sera canonisée en 1925, puis proclamée Docteur de l’Église catholique en 1997, l’année du centenaire de sa mort, rejoignant ainsi sa sœur en religion, Thérèse d’Avila, et Catherine de Sienne. Une immense dévotion populaire va se développer autour de la Sainte ; elle s’étendra au monde entier.

De sa clôture contemplative, sainte Thérèse de Lisieux, consacrée seconde patronne de la France avec sa « sœur chérie » sainte Jeanne d’Arc, a aussi été élevée sainte patronne des Missions. Elle disait que la vocation du Carmel était d’être l’Apôtre des Apôtres… Or les Apôtres ont reçu l’Esprit Saint puis la force de porter la Vérité dans le monde.

Qu’elle nous réserve dans ses prières éternelles le même don spirituel et moral pour sauver notre France qui fut aussi son pays vénéré.

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1. On a reproché aux sœurs Martin de l’avoir laissée mourir pour l’idéaliser en martyre. Faux débat : sa mort était, de sa propre volonté, inscrite en elle, et rien ne pouvait s’y opposer. Elle a été jusqu’au bout de son accomplissement, l’accomplissement total d’un grand et lumineux destin mystique.

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Addendum

Cet article a été rédigé d’après Histoire d’une Âme, manuscrits autobiographiques. Pour les non avertis, il est important de savoir qu’il existe deux versions d’Histoire d’une Âme : la première, la « version » de Pauline ; la deuxième qui est le rétablissement des textes originaux de la sainte et porte en sous-titre : « manuscrits autobiographiques ». La version originelle de Pauline est une reprise des manuscrits de Thérèse ; mais loin d’être un simple toilettage ou réaménagement du texte, c’est à un véritable chamboulement auquel elle va se livrer, soutenue en cela par l’autorité de Pères érudits ; un bouleversement que certains n’ont pas hésité à qualifier de « massacre ». Toutefois, c’est Pauline elle-même qui, ayant décelé les talents d’écriture de sa sœur, lui avait demandé de rédiger ses souvenirs ; ce à quoi Thérèse s’exécutera par obéissance — Pauline étant sa Mère supérieure —, en lui laissant l’initiative d’en faire l’usage qu’elle déciderait à sa mort. De nombreux lecteurs et spécialistes Thérésiens pressèrent les autorités romaines de faire publier les manuscrits authentiques. Finalement, le pape Pie XII accédera à la demande publique ; mais par respect pour Pauline, il demandera d’attendre la mort de celle-ci qui interviendra à l’âge de 90 ans. Quelques temps auparavant, elle avait accepté la publication des documents originaux en accord avec sa sœur Céline. Cette première version n’est plus éditée, mais elle fait partie des œuvres complètes comme contribution historique à la connaissance de la Sainte.

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