Jeanne d'Arc

Les saintes patronnes de Force FrançaiseFf6 4 bandeau2
 

On peut reprocher ce que l’on voudra à l’évêque de Beauvais, Pierre Cauchon, il y a au moins une chose qu’il aura pleinement réussi, c’est le procès de Jeanne d’Arc, un des plus grands procès politiques de l’histoire de France. Probablement le plus grand. Plus de soixante juges et assesseurs, des docteurs, des chanoines, des abbés, des prieurs, des avocats, des religieux, et une mise en scène dans l’exécution de la condamnée que les plus grands spécialistes du cinéma n’auraient osé imaginer : 800 soldats l’entouraient lorsqu’elle fut conduite au bûcher, dont 80 pour l’accompagner. Bedford, le représentant du Roi Henri VI d’Angleterre en terre française, eût préféré, lui, le plus simplement du monde, occire Jeanne en toute discrétion et jeter nuitamment sa dépouille dans la Seine, qu’on nen parle plus ; il craignait, non sans raison, que les Français développent un culte national pour perpétuer le souvenir de l’héroïne. Il n’avait pas tort : on en parle encore 500 ans plus tard et ce n’est pas fini.

Mais Cauchon, personnage fourbe, cauteleux, qui avait passé son existence à rechercher la protection des puissants et, ne la trouvant plus en France, alla la chercher dans le camp anglais, le voulait son procès ; il le voulait grandiose, spectaculaire, exemplaire, de telle sorte qu’il marquât les esprits à jamais ; en bon collabo, il voulait surtout frapper l’esprit de ces Français qu’il avait fraîchement trahis pour complaire à ses nouveaux protecteurs ; il voulait qu’ils en gardent le souvenir d’une sorcière schismatique et hérétique ayant subi le châtiment de Dieu — châtiment que devait lui infliger sans faiblesse le tribunal ecclésiastique de la sainte Église catholique. La providence avait voulu que la prisonnière soit capturée dans la juridiction épiscopale de l’évêque ; il lui revenait donc d’ordonnancer le procès et de le présider. Non seulement il avait réussi à rallier les Anglais à sa cause, mais il avait obtenu qu’ils prennent en charge les frais de ce tribunal d’exception.

Donc tout allait bien, tout se passa comme prévu. Sauf… Sauf que le résultat de l’opération fut un désastre pour lui et alla à l’inverse de ce qu’il en espérait. Il fit si bien qu’il acquit la ferveur unanime à l’égard de la jeune suppliciée, et se rendit tellement impopulaire qu’il en sera honni à jamais par le peuple français et toute sa descendance… En voulant instruire ce procès extraordinaire pour l’exemple, il a contribué à faire rayonner le nom de la petite paysanne de Domrémy d’un bout à l’autre de la planète, et le monde entier s’est laissé prendre par l’histoire émouvante de cette jeune fille héroïque, comme il s’est scandalisé de sa fin injuste et tragique.

Quant à l’interrogatoire, il est grossièrement d’un niveau indigne du collège d’érudits qui s’est fourvoyés dans cette mascarade judiciaire. Les questions sont souvent futiles, tatillonnes, voire captieuses : Saint-Michel était-il nu ?... Sur la mandragore, ses visions, ses voix, son enfance, l’histoire récurrente concernant sa façon de s’habiller en homme, sur laquelle ses juges feront une fixation… Durant plus de cinquante séances, elle sera assommée de questions. Que pouvait-on obtenir d’une brave et sainte fille — « ignorante mais intelligente », selon Frère Isembard — que de toute façon le tribunal voulait perdre ? Elle n’eut droit à aucun ménagement lors de son emprisonnement ; rien ne lui fut épargné : les tentatives d’empoisonnement, de viol, les insultes, les humiliations, le chantage de son abjuration, sa mise aux fers dans la prison : « J’ai à me plaindre d’être enchaînée avec chaînes et entraves de fer » Pas l’once d’un commencement de respect dû à sa jeunesse, à sa nature féminine, ou témoignant d’un simple recours au sentiment de pitié. La seule chose qui ressort de grand, de fort, de poignant dans ce procès inique, joué d’avance, c’est l’attitude de Jeanne, sa droiture, sa stature inébranlable de jeune femme arc-boutée sur son quant-à-soi qui ne s’en laisse pas compter, soutenue par cette force de conviction qui l’habitait au plus profond, par la certitude de sa mission divine et la foi qui l’animait, et qui ne dévia jamais, même sous le flot des larmes, même dans les souffrances…

Et pendant ce temps que faisait la papauté ? Elle était trop occupée avec ses affaires de papes et d’antipapes, ainsi que par le concile de Bâle et le Grand Schisme d’Occident qui se jouait dans le même temps. Quant au « gentil dauphin » qu’elle n’a cessé de défendre et d’élever sur son piédestal, il se fit oublier… Sa situation encore fragile lui commandait d’être discret ; de plus son entourage de conseillers n’était pas favorable à la Pucelle, voire hostile, et ne voyait pas d’un bon œil un retour hypothétique de celle-ci dans les affaires du roi ; ce fut le cas du douteux La Trémoille et de Regnault de Chartres. En fait, de quelque parti que l’on fût, tout se passa comme si la mort de la « bergère » lorraine arrangeait tout le monde.

Seuls La Hire, Dunois, de Rais, sauvèrent l’honneur des capitaines lorsqu’ils entreprirent de tenter un coup de main pour délivrer Jeanne de sa prison ; toutefois, les faits n’ont pas été formellement établis ; ce ne sont-là que suppositions reposant sur des éléments de présomption. Initiative trop personnelle ? L’échec serait dû à un manque de coordination et de moyens, ou tout simplement un manque d’esprit de décision face à un ennemi organisé qui était préparé à ce genre d’intervention.

Quant à l’Église, quelque peu gênée aux entournures, elle fit profil bas et tint l’affaire sous le boisseau, allant en cela à l’encontre du Seigneur et divin Maître qui n’appréciait point, ainsi qu’il l’enseignait, qu’on mît la lumière sous le boisseau, autrement dit qu’on tînt cachée la vérité ; il est vrai que l’attitude obtuse et peu charitable de ses représentants au procès n’était pas à son honneur ; mais à la décharge des juges et autres clercs présents, ils furent recrutés sur le territoire sous dominations anglaise et obligés de se soumettre sous peine de mort ; certains se soumirent, d’autres préférèrent mettre une distance entre eux et Rouen, rejoignant ainsi la zone française non occupée, la « zone nono » de l’époque ; d’autres encore, malgré les risques qu’ils encouraient, prirent sur eux de soutenir la réprouvée. En dépit de sa réhabilitation officielle, il fallut encore attendre près de cinq siècles pour entreprendre son troisième procès et la rendre sainte : le procès de sa canonisation. Ce sera chose faite en 1920.

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Quelques tirades remarquables de Jeanne :

*

L’INTERROGATEUR : Savez-vous être en la grâce de Dieu ?

JEANNE : Si je n’y suis, Dieu m’y mette ; et, si j’y suis, Dieu m’y tienne !

*

L’INTERROGATEUR : Croyez-vous que vous soyez sujette de l’Église ?

JEANNE : Oui, Notre-Seigneur premier servi.

*

L’INTERROGATEUR : Qui portait votre bannière ?

JEANNE : C’est moi-même qui portais ladite bannière quand je chargeais les ennemis, pour éviter de ne tuer personne. Je n’ai jamais tué un homme.

*

L’INTERROGATEUR : Dieu hait-il les Anglais ?

JEANNE : De l’amour ou haine que Dieu a pour les Anglais, ou de ce que Dieu fera à leurs âmes, je ne sais rien. Mais je sais qu’ils seront boutés hors de France, excepté ceux qui y mourront.

*

Pierre Cauchon, refusant d’enregistrer une déclaration de Jeanne, celle-ci s’exclama : « Ah ! vous écrivez bien ce qui fait contre moi, et vous ne voulez pas écrire ce qui fait pour moi. »

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Dépositions

…du Frère Séguin, examinateur de Jeanne à Poitiers

(…) « Croyez-vous en Dieu? — Oui, mieux que vous », me répondit-elle. — « Mais enfin, lui dis-je, Dieu ne veut pas qu’on vous croie, s’il n’apparaît quelque signe montrant qu’il faut vous croire. Nous ne saurions conseiller au roi, sur une simple assertion, de vous confier et de mettre en péril des hommes d’armes. N’avez-vous donc rien d’autre à dire ? » Elle répondit : « En nom Dieu, je ne suis pas venue à Poitiers pour faire signes. Mais menez-moi à Orléans, et je vous montrerai signes pourquoi je suis envoyée. » Elle ajouta : « Qu’on me donne des hommes en si grand nombre qu’on le jugera bon, et j’irai à Orléans. »

(…) Quand elle entendait jurer en vain le nom de Dieu, elle était très en colère. Ceux qui juraient ainsi lui faisaient horreur. Elle disait à La Hire (1), qui était coutumier de tels jurements et reniait souvent le nom de Dieu : « Ne jurez plus et quand vous voudrez renier Dieu, reniez votre bâton. » Depuis, en effet, quand il se trouvait en présence de Jeanne, La Hire ne jurait plus que par son bâton.

Je ne sais rien de plus.

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1. Personnage haut en couleur, réputé pour son côté rustre et mal embouché, La Hire (Étienne de Vignolles) est de ces mercenaires et autres traines sabres dont la vie n’est que guerre et bataille, allant d’un endroit à l’autre porter le fer et semer la désolation pour la bonne ou mauvaise cause ; l’époque est favorable à la prolifération de ces chevaliers de fortune, dans une France en « grande pitié » ravagée par la guerre de Cent-Ans. Lui-même aurait fait partie des « Écorcheurs » avec Xaintrailles. On lui attribue cette noble parole : « Un pillage sans incendie, c’est comme une andouillette sans moutarde » ; et : « Si Dieu était un homme d’armes, il se ferait pillard » Un jour qu’il est sur le point de mener une attaque dangereuse pour sa vie, il éprouve tout à coup le besoin de se faire pardonner ses gros péchés. Il hèle un chapelain et lui demande l’absolution. « Que non ! lui répond le saint homme qu’il menace de rosser, vous devez d’abord vous confesser » « Je n’ai pas le loisir de me confesser, répond le soldat ; j’ai fait ce que les gens de guerre sont accoutumés de faire. » Puis se jetant à genoux, il implore le ciel avec pour toute oraison : « Sire Dieu, je te prie de faire pour La Hire ce que La Hire ferait pour toi s’il était Dieu et que tu fusses La Hire. » Quoi qu’il en soit de la personnalité de La Hire, de sa légende, il restera fidèle à son roi, de même qu’il sera l’un des plus vaillants compagnons de Jeanne d’Arc. Il meurt cabossé de partout à l’âge de 53 ans. La postérité le retiendra comme le valet de cœur des jeux de cartes.

…de l’écuyer de Jeanne

(…) À l’armée, Jeanne était toujours avec les hommes d’armes. J’ai ouï dire par beaucoup qui vivaient en sa familiarité que jamais ils ne ressentirent de concupiscence pour elle, alors même qu’ils avaient parfois la volonté d’être incontinents. Onques ils ne présumèrent mal d’elle. La concupiscence, croyaient-ils, ne pouvait l’offenser. Assez souvent ils parlaient des péchés de la chair et il était prononcé des paroles capables d’allumer les sens. Voyaient-ils Jeanne, approchaient-ils de sa personne, ils ne pouvaient prolonger l’entretien ; bien plus, ils perdaient soudain tout appétit charnel. Sur ce point j’ai interrogé force gens à qui il est arrivé d’être couchés de nuit en compagnie de Jeanne. Ils me répondaient conformément à la déposition que vous venez d’entendre, et ils m’assuraient que jamais, à la vue de Jeanne, ils n’avaient éprouvé de désir charnel.

Je ne sais rien de plus.

…du Duc d’Alençon

(...) Maintes fois j’ai entendu Jeanne disant au roi qu’elle durerait un an, pas beaucoup plus, et qu’on pensât à bien besogner pendant cette année ; car, selon son dire, elle avait quatre charges : mettre en fuite les Anglais ; faire couronner et sacrer le roi à Reims, délivrer le duc d’Orléans des mains de l’ennemi, et faire lever le siège d’Orléans.

Jeanne était chaste et elle haïssait fort cette espèce de femmes qui suivent les armées. Un jour, à Saint-Denys, au retour du sacre du roi, je la vis qui poursuivait une jeune prostituée l’épée à la main ; elle brisa même son épée dans cette poursuite.

Elle s’irritait aussi grandement quand elle entendait jurer les hommes d’armes et elle les grondait avec véhémence. Elle me grondait moi en particulier, car il m’arrivait de jurer. Mais quand je la voyais, je cessais mes jurements.

Quelquefois à l’armée j’ai couché avec elle à la paillade (sur la paille) à côté d’autres hommes d’armes ; j’ai pu la voir quand elle mettait son armure, et de temps en temps je voyais ses seins qui étaient fort beaux (2) ; mais jamais je n’eus de désir charnel à son sujet.

Autant que j’ai pu en juger, je tiens Jeanne pour bonne catholique et prude femme. Je l’ai vue maintes fois recevoir le corps du Christ. À la vue du corps de Notre-Seigneur, elle se prenait souvent à pleurer avec une grande abondance de larmes. Elle communiait deux fois la semaine et se confessait fréquemment.

Dans tous ses faits, hors le fait de la guerre, Jeanne était simple et vraiment jeune fille. Mais dans le fait de la guerre elle était fort experte, tant pour porter la lance que pour réunir une armée et ordonner un combat et disposer l’artillerie. Tous s’émerveillaient de voir que, dans les choses militaires, elle agît avec autant de sagesse et de prévoyance, que si elle eût été un capitaine ayant guerroyé vingt ou trente ans. C’était surtout au maniement de l’artillerie qu’elle s’entendait.

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2. Personne n’a donné la moindre idée de ce que fut l’aspect physique de Jeanne, habituellement habillée en homme, le chef surmonté d’une coiffure coupée au bol ; mais le « gentil duc » d’Alençon eut le privilège de voir ses seins et de les trouver fort beaux. Quelques téméraires poussèrent l’audace à s’aventurer sans succès ; l’un d’eux profita d’un essayage un essayage pour glisser une main subreptice et tenta de s’emparer d’un téton ; offusquée, Jeanne lui retourna une gifle. Il s’appelait Jeannotin, c’était le tailleur… Jeannotin avait osé faire outrage à la vertu de  Jeannette ! (D’après le témoignage de la duchesse de Bedford)  

…de Dunois, le bâtard d’Orléans

(…) Je crois que Jeanne fut envoyée de Dieu. Ses faits et gestes dans la guerre me semblent procéder non d’industrie humaine, mais de conseil divin. Ce que je vais dire expliquera ma créance.

J’étais à Orléans, alors assiégé, quand le bruit courut qu’une jeune fille, vulgairement appelée la Pucelle, avait passé à Gien. Elle disait aller auprès du gentil dauphin avec mission de faire lever le siège d’Orléans et mener le dauphin à Reims pour le sacre.

Ayant la garde d’Orléans et la lieutenance générale du roi, j’envoyai le seigneur de Villars, sénéchal de Beaucaire, et Jamet du Thillay, depuis bailli de Vermandois, se renseigner sur cette Pucelle. Ils me rapportèrent, en présence du peuple entier d’Orléans, très avide de savoir la vérité sur l’arrivée de cette Pucelle qu’ils avaient vue près du roi, à Chinon ; que le roi, à première vue, n’avait pas voulu la recevoir, et qu’elle avait dû même passer deux jours à attendre une audience, bien qu’elle persistât à dire : ‘‘Je suis venue pour faire lever le siège d’Orléans et conduire le dauphin à Reims. Il me faut des hommes, des chevaux et des armes.’’

Trois, semaines ou un mois se passèrent, pendant lesquels le roi fit examiner Jeanne en tous ses dits et faits par des clercs, des prélats et des docteurs, pour savoir s’il pourrait l’accueillir avec sûreté. En même temps il s’occupa de réunir une multitude d’hommes d’armes pour mener à Orléans un convoi de vivres. Ayant été avisé qu’il n’y avait rien de mal dans le fait de la Pucelle, il l’envoya en compagnie du seigneur archevêque de Reims, alors chancelier de France, et du seigneur de Gaucourt, actuellement grand maître d’hôtel du roi, à Blois, où vinrent les seigneurs chargés de mener le convoi, savoir les seigneurs de Rais et de Boussac, maréchaux de France, le seigneur de Culan, amiral de France, La Hire et le seigneur Ambroise de Loré, nommé depuis gouverneur de la ville de Paris.

Tout ce monde se joignit à l’armée et à la Pucelle. On se mit en route ; et on arriva, par la Sologne, en bon ordre, au bord de la Loire, jusqu’en face de l’église Saint Loup, où les Anglais étaient nombreux et en force.

Ni aux autres capitaines, ni à moi-même, il ne nous semblait possible que l’armée qui conduisait le convoi fût capable de résister et de faire entrer les vivres par ce côté. Force était de recourir à des bateaux par lesquels entrerait le convoi. Mais c’était difficile, car il fallait remonter le courant, et le vent était absolument contraire.

Alors Jeanne me dit : ‘‘Êtes-vous le bâtard d’Orléans? — Oui, répondis-je, et je me réjouis de votre arrivée (3). — Est-ce vous qui avez conseillé que je vienne ici, de ce côté de la rivière, et que je n’aille pas directement où étaient Talbot et les Anglais ?’’ — Je lui dis : ‘‘Moi et de plus sages que moi, nous avons donné conseil, croyant faire mieux et plus sûrement. — En nom Dieu, répliqua Jeanne, le conseil de Notre-Seigneur est plus sûr et plus sage que le vôtre. Vous avez cru me tromper, et vous vous trompez davantage vous-même ; car je vous amène meilleurs secours qu’il n’en est oncques advenu à chevalier ni ville au monde, vu que c’est le secours du Roi des cieux. Toutefois il ne vous vient pas par amour de moi, il procède de Dieu même, qui, à la requête de saint Louis et de saint Charlemagne, a eu pitié de la ville d’Orléans et n’a pas voulu que les ennemis eussent à la fois le corps du duc et sa ville.’’

Aussitôt et comme à l’instant même, le vent qui était contraire et rendait fort difficile aux bateaux de vivres la montée du fleuve dans la direction d’Orléans, le vent tourna et devint favorable. En conséquence on tendit les voiles à l’instant. J’entrai dans les bateaux, et avec moi y entra Nicole de Giresmes, aujourd’hui grand prieur de France. Nous longeâmes l’église Saint-Loup et nous passâmes outre malgré les Anglais. Dès ce moment j’eus bonne espérance de Jeanne plus que je n’avais fait jusque-là.

(…) Je dirai un autre fait dans lequel je vois également le doigt de Dieu. Le 27 mai, nous commençâmes de grand matin l’attaque contre le boulevard du Pont, lorsque Jeanne fut blessée d’une flèche qui lui pénétra la chair entre le cou et l’épaule, de la longueur d’un demi-pied. Ce nonobstant, Jeanne ne se retira pas de la bataille, et elle n’accepta pas de remède pour sa blessure. L’assaut dura depuis le matin jusqu’à huit heures du soir, dans telles conditions qu’il n’y avait en quelque sorte espérance aucune de vaincre ce jour-là. Moi, j’étais d’avis de faire retirer l’armée et de rentrer dans Orléans. Sur ce, la Pucelle m’aborde et me requiert d’attendre encore un peu. En même temps, elle monte à cheval, se retire dans une vigne, seule à l’écart, et y reste en prière l’espace d’un demi-quart d’heure ; puis elle revient, prend son étendard en ses mains et se place sur les bords du fossé, pressant l’ennemi. À sa vue les Anglais frémissent et sont saisis d’épouvante ; les soldats du roi reprennent cœur et courent à l’escalade. Le boulevard est assailli. Pas de résistance. La bastille fut prise ; les anglais qui y étaient s’enfuirent et tous périrent. Classidas (Glasdale) et les autres principaux capitaines avaient cru trouver une retraite dans la tour du pont d’Orléans. Ils tombèrent dans le fleuve et s’y noyèrent. Ce Classidas était l’homme qui parlait de la Pucelle le plus injurieusement, de la manière la plus vilaine et la plus ignominieuse.

La bastille prise, la Pucelle, nos hommes d’armes et moi rentrâmes dans Orléans et y fûmes reçus avec grande joie et affection. Jeanne fut conduite en son logis pour le pansement de sa blessure. Un chirurgien l’ayant pansée, elle songea à réparer ses forces et prit quatre ou cinq tranches de pain qu’elle trempa dans l’eau rougie. Là, se bornèrent en ce jour sa nourriture et sa boisson.

Le lendemain, de très grand matin, les Anglais sortirent de leurs tentes et se rangèrent en bataille, prêts au combat. À cette vue, la Pucelle se leva du lit et s’arma simplement d’une légère cotte de mailles. Sa volonté fut qu’on n’attaquât point les Anglais ni qu’on exigeât rien d’eux, mais qu’on leur permît de se retirer. Et, de fait, ils se retirèrent sans être poursuivis. Orléans était délivré.

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3. Dans l’ensemble, les capitaines rallièrent Jeanne et se mirent à son service sans trop de réticences ; certains y allèrent non sans prendre quelques indispensables précautions, tel Richemont venu de Bretagne avec ses guerriers, et lançant cet avertissement à la Pucelle qu’il rencontrait pour la première fois : « Je ne sais si tu es envoyée de Dieu ; je n’ai aucune raison de te craindre car la volonté de Dieu est en moi ; mais si tu es envoyée du diable, je te craindrais encore moins. »

…de Jean Pasquerel, aumônier de Jeanne

(…) À Tours, Jeanne demeurait pour lors au logis de Jean Dupuy, bourgeois de la ville. Nous l’y rencontrâmes. Mes compagnons lui dirent : « Jeanne, nous vous avons amené ce bon Père. Quand vous le connaîtrez bien, vous l’aimerez bien. » Jeanne leur répondit : « Le bon Père me rend bien contente. J’ai déjà entendu parler de lui et dès demain je me veux confesser à lui. » Le lendemain je l’ouïs en confession, et je chantai la messe devant elle. Depuis cette heure, j’ai toujours suivi Jeanne et n’ai cessé d’être son chapelain jusqu’à Compiègne.

On m’a dit que quand Jeanne vint au roi, elle fut, à deux reprises, visitée par des femmes. On voulait savoir ce qu’il en était d’elle, si elle était homme ou femme, déshonorée ou vierge. Elle fut trouvée femme, mais vierge et pucelle. Elle fut notamment visitée, paraît-il, par la dame de Gaucourt et par la dame de Trèves.

Au moment où Jeanne entrait au château de Chinon pour aller parler au roi, un cavalier se mit à dire : « N’est-ce pas là la Pucelle ? Jarnidieu ! Si je l’avais une nuit, je ne la rendrais pas telle que je l’aurais prise. — Ah ! lui dit Jeanne, en nom Dieu, tu le renies et tu es si près de la mort » Moins d’une heure après cet homme tomba dans l’eau et se noya. Je tiens ce fait de la bouche de Jeanne et de plusieurs autres personnes qui déclaraient avoir été présentes.

(…) Le soir de ce jour, étant en mon logis, Jeanne me dit que le lendemain, qui était le jour de l’Ascension de Notre-Seigneur, elle s’abstiendrait de guerroyer et de s’armer par révérence de cette fête solennelle ; et que ce jour-là elle voulait se confesser et communier.

Ce qu’elle fit. Elle ordonna que nul ne sortît le lendemain de la ville et allât attaquer ou faire assaut, qu’il ne se fût préalablement confessé. Elle dit encore qu’on veillât que les femmes dissolues ne fissent partie de sa suite, car, à cause de leurs péchés, Dieu permettrait qu’on eût le dessous.

C’est en ce jour de l’Ascension que Jeanne écrivait aux Anglais retranchés en leurs bastilles en cette manière :

« Vous, hommes d’Angleterre, qui n’avez aucun droit en ce royaume de France, le Roi des cieux vous mande et ordonne par moi Jehanne la Pucelle, que vous quittiez vos bastilles et retourniez en vos pays. Sinon je ferai de vous un tel baba qu’il y en aura perpétuelle mémoire. Voilà ce que je vous écris pour la troisième et dernière fois, et je ne vous écrirai plus.

Ainsi signé : « JHESUS MARIA, Jehanne la Pucelle. »

« Je vous aurais envoyé mes lettres plus honnêtement ; mais vous retenez mes hérauts ; vous avez retenu mon héraut Guyenne. Veuillez me le renvoyer et je vous renverrai quelques-uns de vos gens qui ont été pris à la bastille Saint-Loup ; car ils ne sont pas tous morts. »

La lettre écrite. Jeanne prit une flèche, attacha au bout la missive avec un fil et ordonna à un archer de la lancer aux Anglais en criant : « Lisez, ce sont nouvelles ». La flèche arriva aux Anglais avec la lettre. Ils lurent la lettre, puis ils se mirent à crier avec très grandes clameurs : « Ce sont nouvelles de la putain des Armagnacs. » À ces mots Jeanne se mit à soupirer et à pleurer beaucoup, invoquant le Roi des cieux à son aide. Bientôt elle fut consolée, parce que, disait-elle, elle avait eu des nouvelles de son Seigneur.

(…) Donc, le lendemain samedi, dès la première heure, je me levai et célébrai la messe. Puis Jeanne alla à l’assaut de la bataille du Pont où était l’Anglais Clasdas. L’assaut dura depuis le matin jusqu’au coucher du soleil sans interruption. À cet assaut, l’après-dîner, Jeanne, comme elle l’avait prédit, fut frappée, d’une flèche au-dessus du sein. Quand elle se sentit blessée, elle craignit et pleura, et puis fut consolée, comme elle disait.

Quelques hommes d’armes la voyant ainsi blessée voulurent la charmer. Mais elle refusa, et dit : « J’aimerais mieux mourir que de faire chose que je susse être un péché, ou contraire à la volonté de Dieu. Je sais bien que je dois mourir un jour ; mais je ne sais ni quand, ni où, ni comment, ni à quelle heure. S’il peut être apporté remède à ma blessure sans péché, je veux bien être guérie. » On appliqua sur la blessure de l’huile d’olive dans du lard ; et ce pansement fait, Jeanne se confessa à moi en pleurant et se lamentant. Ensuite, elle retourna derechef à l’assaut, en criant : « Clasdas, Clasdas, ren-ti, ren-ti (rends-toi) au Roi des cieux ! Tu m’as appelée putain ; j’ai grand’pitié de ton âme et de celle des tiens » À cet instant Clasdas, armé de la tête aux pieds, tomba dans le fleuve de la Loire et fut noyé ; Jeanne, émue de pitié, se mit à pleurer fortement pour l’âme de Clasdas et des autres, noyés là en grand nombre.

J’ai souvent ouï Jeanne assurer qu’il n’y avait dans son fait qu’un pur ministère ; et quand on lui disait : « Mais rien de tel ne s’est vu comme ce qui se voit en votre fait ; en aucun livre on ne lit telles choses. », elle répondait : « Mon Seigneur a un livre dans lequel onques nul clerc n’a lu, tant soit-il parfait en cléricature. »

*

L’INTERROGATEUR : Vous croyez-vous exempte de péché mortel ?

JEANNE : Si je suis en péché mortel, c’est sans le savoir.

L’INTERROGATEUR : Quand vous vous confessez, ne croyez-vous pas être en péché mortel

JEANNE : Je ne sais si j’ai été en péché mortel. Je ne crois pas en avoir fait les œuvres. À Dieu ne plaise que j’aie jamais été en tel état ! À Dieu ne plaise que je fasse ou aie fait œuvre qui charge mon âme !

L’INTERROGATEUR : Quel signe avez-vous donné à votre roi que vous veniez de la part de Dieu ?

JEANNE : Je vous ai toujours répondu que vous ne me l’arracherez pas de la bouche. Allez-le-lui demander.

L’INTERROGATEUR : Avez-vous juré de ne pas révéler ce qui vous sera demandé touchant le procès ?

JEANNE : Je vous ai déjà dit que je ne vous dirai pas ce qui touchera le fait de notre roi. De tout ce qui le regarde je n’en parlerai pas.

L’INTERROGATEUR : Ne savez-vous pas le signe que vous avez donné à votre roi ?

JEANNE : Vous ne le saurez pas de moi.

L’INTERROGATEUR : Mais cela touche le procès.

JEANNE : De ce que j’ai promis de bien tenir secret je ne dirai rien.

L’INTERROGATEUR : Pourquoi ?

JEANNE : Je l’ai promis en tel lieu que je ne pourrais vous le dire sans parjure.

L’INTERROGATEUR : À qui l’avez-vous promis ?

JEANNE : À sainte Catherine, à sainte Marguerite, et cela a été montré au roi.

L’INTERROGATEUR : Les saintes vous avaient-elles requise de faire cette promesse ?

JEANNE : J’ai fait ma promesse aux deux saintes sans qu’elles m’en requièrent, uniquement de moi-même. Trop de gens me l’auraient demandé si je n’eusse fait cette promesse à mes saintes.

L’INTERROGATEUR : Quand vous montrâtes le signe au roi, y avait-il quelqu’un avec lui ?

JEANNE : Je ne pense pas qu’il y eut personne autre, bien qu’il se trouvât beaucoup de monde assez près.

L’INTERROGATEUR : Avez-vous vu une couronne sur la tête du roi quand vous lui avez montré ce signe ?

JEANNE : Je ne puis le dire sans parjure.

L’INTERROGATEUR : Votre roi avait-il une couronne à Reims ?

JEANNE : Mon roi, je pense, a pris avec joie la couronne qu’il a trouvée à Reims. Mais une bien riche couronne lui fut apportée par la suite. Il ne l’a point attendue, pour hâter son fait, à la requête de ceux de la ville de Reims, afin d’éviter la charge des hommes de guerre. S’il eût attendu, il aurait eu une couronne mille fois plus riche.

L’INTERROGATEUR : Avez-vous vu cette couronne plus riche ?

JEANNE : Je ne puis vous le dire sans parjure, et si je ne l’ai pas vue, je sais par ouï dire à quel point elle est riche et somptueuse.

La séance est levée.

...de Frère Isambard de la Pierre, frère prêcheur (Dominicain)

Lorsque, malgré sa renonciation (à son abjuration), Jeanne eut repris l’habit d’homme, plusieurs autres et moi l’entendirent se justifier de ce fait, protestant publiquement que les Anglais lui avaient fait en la prison beaucoup de tort et de violence quand elle portait les vêtements de femme. Je la vis éplorée, le visage plein de larmes et défigurée et changée, de telle sorte que j’en eus pitié et compassion.

On la déclara devant tous hérétique obstinée et relapse ; elle dit très haut : « Si vous, messeigneurs de l’Église, m’eussiez conduite et gardée en vos prisons, par aventure il n’en eût pas été ainsi. »

Jeanne avait demandé à être conduite aux prisons de l’Église (prison épiscopale). On le lui refusa. Je tiens de sa propre bouche qu’elle se trouva en butte à une tentative de viol de la part d’un lord anglais. C’est pour ce motif et en vue de pouvoir résister plus efficacement, disait-elle, qu’elle avait repris l’habit d’homme. On avait eu d’ailleurs l’habileté de laisser son vêtement tout près d’elle dans sa prison.

Jeanne fut, sur le fait de l’habit, déclarée relapse. En sortant d’auprès d’elle, l’évêque de Beauvais disait aux Anglais qui attendaient dehors: « Farewell ! Farewell ! (adieu) ; faites bonne chère (réjouissez-vous), c’est fait » Moi-même je vis et entendis l’évêque quand il se réjouissait avec les Anglais et disait devant tout le monde au comte de Warwick et à d’autres : « Elle est pincée » (4)

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4. Dès cet instant, le sort de Jeanne était scellé : condamnée à mort. On voit de quelle manière désinvolte Cauchon la livra au bras séculier. Fier de son mauvais coup, l’évêque de Beauvais jubilait ; il n’eut même pas le triomphe modeste devant ce qui n’était qu’un acte de lâcheté criminelle.

Articles touchant les dits et faits de Jeanne dite la Pucelle.

I. Quant au 1er article, attendu la fin, le mode, la matière des dites révélations, la qualité de la personne, le lieu et autres circonstances, que ces révélations sont des mensonges feints, séducteurs et pernicieux, ou que les apparitions et révélations susdites sont superstitieuses et procèdent des esprits malins et diaboliques : Belial, Satan et Behemmoth.

II. Ce que contient le 2ème ne lui paraît pas vrai, mais mensonger, présomptueux, séductif, pernicieux, feint et dérogatif pour la dignité des anges.

III. Les signes ne sont pas suffisants. Ladite femme croit légèrement et affirme témérairement. De plus, dans la comparaison qu’elle fait elle mécroit et erre en la foi.

IV. Superstition, assertion divinatoire et présomptueuse, accompagnée d’une vaine jactance.

V. Blasphème envers Dieu ; mépris de Dieu dans ses sacrements ; prévarication de la loi divine, de la doctrine sacrée, des sanctions ecclésiastiques ; mécréance, erreur en la foi, vaine jactance. La prévenue est en outre suspecte d’idolâtrie et d’exécration d’elle et de ses vêtements, pour parler la langue des anciens gentils.

VI. La prévenue est traîtresse, dolosive, cruelle, ayant soif de l’effusion du sang humain, séditieuse, provoquant à la tyrannie, blasphématrice de Dieu en ses mandements et révélations.

VII. Elle est impie envers ses parents, méconnaît le précepte d’honorer ses père et mère ; scandaleuse, blasphémeuse envers Dieu, erre en la foi, s’engage en promesse téméraire et présomptueuse.

VIII. Pusillanimité tournant au désespoir et au suicide, assertion présomptueuse et téméraire ; quant à la rémission de sa faute, faux sentiment du libre arbitre.

IX. Assertion présomptueuse et téméraire, mensonge pernicieux, contradictoire au précédent article ; mal senti en la foi.

X. Assertion présomptueuse et téméraire, divination superstitieuse, blasphèmes envers saintes Catherine et Marguerite. Transgresse le commandement d’aimer son prochain.

XI. Idolâtre, invocatrice des démons ; erre en la foi ; affirmation téméraire ; serment illicite.

XII. Schismatique, mal pensante de l’unité et autorité de l’Église, apostate et opiniâtrée jusqu’ici dans l’erreur.

(…) Cela fait, nous évêque et vicaire, eu égard à ce qui précède. D’où il résulte que ladite femme, obstinée dans ses erreurs, ne s’est jamais sincèrement désistée de ses témérités et crimes infâmes ; que, bien plus et loin de là, elle s’est montrée évidemment plus condamnable, par la malice diabolique de son obstination en feignant une contrition fallacieuse et une pénitence et amendement hypocrite, avec parjure du saint nom de Dieu et blasphème de son ineffable majesté ; attendu qu’elle s’est montrée ainsi, — comme obstinée, incorrigible, hérétique et relapse — indigne de toute grâce et communion que nous lui avions miséricordieusement offertes dans notre première sentence ; tout considéré, sur la délibération et conseil de nombreux consultants, nous avons procédé à notre sentence définitive, en ces termes.

(…) Pour ces motifs, nous te déclarons retombée dans les sentences d’excommunication que tu as primitivement encourues, relapse et hérétique, et par cette sentence émanée de nous siégeant au tribunal, nous te dénonçons et prononçons, par ces présentes, comme un membre pourri, qui doit être rejeté et retranché de l’unité ainsi que du corps de l’Église, pour que tu n’infectes pas les autres. Comme elle, nous te rejetons, retranchons et t’abandonnons à la puissance séculière, en priant cette puissance de modérer son jugement envers toi en deçà de la mort et de la mutilation des membres, priant aussi que le sacrement de pénitence te soit administré, si en toi apparaissent les vrais signes de repentir.

Suit la sentence spéciale d’excommunication.

…de Jean Massieu, huissier

(…) Certain clerc, messire Pierre apporta à Jeanne le corps de Notre-Seigneur, mais avec bien de l’irrévérence, sur une patène enveloppée du conopée dont on couvre le calice, sans lumière, sans cortège, sans surplis et sans étole. Frère Martin en fut mécontent. Il envoya quérir une étole et de la lumière, puis il communia Jeanne. J’y étais. Elle reçut l’hostie très dévotement et en répandant beaucoup de larmes.

Cela fait, Jeanne fut conduite au Vieux-Marché ; frère Martin et moi nous la conduisîmes. Il y avait plus de 800 hommes d’escorte portant haches et glaives. Sur le chemin, Jeanne faisait de si pieuses lamentations que frère Martin et moi ne pouvions nous tenir de pleurer.

Au Vieux-Marché, Jeanne ouït le sermon de maître Nicolas Midi bien paisiblement. Le sermon fini, maître Midi dit à Jeanne : « Jeanne, va en paix, l’Église ne peut plus te défendre et te livre au bras séculier » À ces mots, Jeanne, s’étant agenouillée, fit à Dieu les plus dévotes oraisons. Elle eut une merveilleuse constance, montrant apparences évidentes et grands signes de contrition, pénitence et ferveur de foi, tant par ses piteuses et dévotes lamentations que par ses invocations de la benoîte Trinité, de la benoîte glorieuse Vierge Marie et de tous les benoîts saints du paradis, parmi lesquels elle en nommait expressément plusieurs. Au milieu de ses lamentations, dévotions et attestations de vraie foi, elle demandait merci très humblement à toute manière de gens, de quelque condition ou état qu’ils fussent, tant de l’autre parti que du sien, en requérant qu’ils voulussent prier pour elle et en leur pardonnant le mal qu’ils lui avaient fait. Elle continua ainsi longtemps, environ une demi-heure. À cette vue les juges assistants se mirent à pleurer avec abondance. Plusieurs des Anglais présents reconnaissaient et confessaient le nom de Dieu au spectacle d’une si notable fin. Ils étaient joyeux d’y avoir assisté, disant que ç’avait été une bonne femme.

…de Frère Martin Ladvenu

(…)Le bourreau disait : « Jamais l’exécution d’aucun criminel ne m’a donné tant de crainte que l’exécution de cette pucelle ; d’abord à cause de sa réputation et du grand bruit fait autour d’elle, puis à cause de la manière cruelle dont elle a été liée et affichée. » De fait les Anglais avaient fait faire un haut échafaud en plâtre, et au dire du bourreau, il ne la pouvait bonnement ni facilement expédier, ayant peine à atteindre jusqu’à elle. De tout cela il était fort marri et il avait grande compassion de la façon atroce dont on faisait mourir Jeanne.

Je puis attester la grande et admirable contrition de Jeanne, sa continuelle confession et repentance. Elle prononçait toujours le nom de Jésus et elle invoquait dévotement l’aide des saints et saintes du paradis.

Jusqu’à sa dernière heure, comme toujours, Jeanne affirma et maintint que ses voix étaient de Dieu, que tout ce qu’elle avait fait elle l’avait fait par ordre de Dieu, et qu’elle ne croyait pas avoir été trompée par ses voix ; enfin que ses révélations étaient de Dieu.

…de Frère Isembard de la Pierre

(…) Le juge se borna à dire au bourreau, sans autre sentence : « Fais ton office. »

Frère Martin Ladvenu et moi suivîmes Jeanne et restâmes avec elle jusqu’aux derniers moments. Sa fin fut admirable tant elle montra grande contrition et belle repentance. Elle disait des paroles si piteuses, dévotes et chrétiennes que la multitude des assistants pleurait à chaudes larmes. Le cardinal d’Angleterre et plusieurs autres Anglais ne purent se tenir de pleurer ; l’évêque de Beauvais, même lui, versa quelques pleurs.

Comme j’étais près d’elle, la pauvre pucelle me supplia humblement d’aller à l’église prochaine et de lui apporter la croix pour la tenir élevée tout droit devant ses yeux jusqu’au pas de la mort, afin que la croix où Dieu pendit, fût, elle vivante, continuellement devant sa vue.

C’était bien une vraie et bonne chrétienne. Au milieu des flammes, elle ne s’interrompit pas de confesser à haute voix le saint nom de Jésus, implorant et invoquant l’aide des saints du paradis. En même temps elle disait qu’elle n’était ni hérétique, ni schismatique comme le portait l’écriteau. Elle m’avait prié de descendre avec la croix, une fois le feu allumé, et de la lui faire voir toujours. Ainsi je fis. À sa fin, inclinant la tête et rendant l’esprit, Jeanne prononça encore avec force le nom de Jésus. Ainsi signifiait-elle qu’elle était fervente en la foi de Dieu, comme nous lisons que le firent saint Ignace d’Antioche et plusieurs autres martyrs. Les assistants pleuraient.

Un soldat anglais qui la haïssait mortellement avait juré qu’il mettrait de sa propre main un fagot au bûcher de Jeanne. Il le fit. Mais à ce moment, qui était celui où Jeanne expirait, il l’entendit crier le nom de Jésus. Il demeura terrifié et comme foudroyé. Ses camarades l’emmenèrent dans une taverne près du Vieux-Marché pour le ragaillardir en le faisant boire. L’après-midi, le même Anglais confessa en ma présence à un frère prêcheur de son pays, qui me répéta ses paroles, qu’il avait gravement erré, qu’il se repentait bien de ce qu’il avait fait contre Jeanne, qu’il la réputait maintenant bonne et brave pucelle ; car au moment où elle rendait l’esprit dans les flammes il avait pensé voir sortir une colombe blanche volant du côté de la France.

Le même jour, l’après-midi, peu de temps après l’exécution, le bourreau vint au couvent des frères prêcheurs trouver frère Martin Ladvenu et moi. Il était tout frappé et ému d’une merveilleuse repentance et angoissante contrition. Dans son désespoir il redoutait de ne jamais obtenir de Dieu indulgence et pardon pour ce qu’il avait fait à cette sainte femme. « Je crains fort d’être, damné, nous disait-il, car j’ai brûlé une sainte. »

Ce même bourreau disait et affirmait que nonobstant l’huile, le soufre et le charbon qu’il avait appliqués contre les entrailles et le cœur de Jeanne, il n’avait pu venir à bout de consumer et réduire en cendres ni les entrailles ni le cœur. Il en était très perplexe, comme d’un miracle évident.

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Lettre au duc de Bethfort (Bedford), soi-disant régent le royaume de France, ou à ses lieutenans estans devant la ville d’Orléans.

 

+ JHESUS, MARIA + (1)

Roy d’Angleterre, et vous, duc de Bethfort qui vous dictes régent le royaume de France ; vous, Guillaume de la Poule (William de la Poole), comte de Suffort (Suffolk) ; Jehan, sire de Talebot (John Talbot) ; et vous, Thomas, sire d’Escales (Scales), qui vous dictes lieutenans dudit duc de Bethfort, faictes raison au Roy du ciel ; [rendez à la Pucelle] qui est cy envoiée de par Dieu, le Roy du ciel, les clefs de toutes les bonnes villes que vous avez prises et violées en France. Elle est cy venue de par Dieu pour réclamer le sanc royal. Elle est toute prête de faire paix si vous lui voulez faire raison, par ainsi que France vous rendrez et paierez de ce que l’avez tenue, Et entre vous, archiers, compaignons de guerre gentilz, et autres qui estes devant la bonne ville d’Orléans, alez vous en en vos païs, de par Dieu ; et ainsi ne le faictes, attendez nouvelle de la Pucelle qui vous ira voir briefment à vos bien grans dommaiges. Roy d’Angleterre si ainsi ne le faictes, [je suis chief de guerre], et en quelque lieu que je actaindray vos gens en France, je les en ferai aler, veuillent ou non veuillent, et si ne veullent obéir, je les ferai tous occire. Je suis cy envoiée de par Dieu, le roy du ciel, [corps pour corps], pour vous bouter hors de toute France. Et si veullent obéir, je les prandray a mercy. Et n’aïez point en vostre oppinion que vous tiendrez jamais le royaume de France, Dieu, le Roy du ciel, filz de sainte Marie ; ainz le tendra le roy Charles, vrai héritier ; car Dieu, le Roy du ciel, le veult, et lui est révélé par la Pucelle ; lequel entrera à Paris en bonne compaignie (…) 

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1. La lettre ci-dessus fut lue au procès. Jeanne la reconnut, excepté trois expressions entre crochets : « rendez au Roy » et non « rendez à la Pucelle », « je suis chef de guerre », « corps pour corps ».

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NB. Le document ci-dessus est un extrait du procès selon Dom Henri Leclercq (1906), visible sur Internet par l’Abbaye Saint-Benoît de Port-Valais, et probablement reproduit avec un logiciel de reconnaissance de texte bourré de coquilles non traitées ; cette relation est elle-même un medley de l’interrogatoire et des dépositions du procès en révision. On pourra également s’inspirer de la version de Robert Brasillach. De toute façon, les minutes originales sont inaccessibles au commun, car elles remplissent plusieurs volumes dont une partie traitée en latin et en vieux français. Quant à savoir quel est le meilleur ouvrage relatant l’aventure extraordinaire de la Pucelle, il y a eu une telle profusion d’éditions qu’on ne saurait dire, la dernière en date étant celle de M. Philippe de Villers.

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Addendum

Ci-dessous, le préambule de l’acte d’accusation. Le moins qu’on puisse dire est que les accusateurs n’y vont pas avec le manche du goupillon : la charge est froide et raide comme le tranchant d’une lame. Jeanne fut hachée menue physiquement, moralement, psychologiquement, avant d’être brûlée vive. De fait, les Anglais poussaient à en finir ; et il est vrai qu’ils avaient peur de Jeanne ; elle était pleine de superstitions, de mauvais sorts, et au fond, la brûler, c’était brûler le diable avec. Le commentateur note : « Nous ne pouvons reproduire en entier cet acte d’accusation qui n’est qu’un perpétuel mensonge. Les réponses de Jeanne s’y trouvent travesties avec une impudence qui confond. »

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(...) Maître Thomas de Courcelles commence l’exposé des articles ou lecture de l’acte d’accusation, en français. Cette lecture occupe les Séances du mardi 27 et du mercredi 28 mars. Il requiert que par l’évêque et le vice-inquisiteur :

« Ladite Jeanne soit prononcée et déclarée sorcière et sortilège, devineresse, fausse prophétesse, invocatrice et conjuratrice des malins esprits, superstitieuse, impliquée et adonnée aux arts magiques, mal sentant dans et de notre foy catholique, schismatique en l’article du droit canon Unam sanctam et plusieurs autres ; douteuse, déviée, sacrilège, idolâtre, apostate de la foi ; maldisante et malfaisante, blasphématrice envers Dieu et ses saints ; séditieuse, perturbatrice et impéditive de la paix [qui empêche la paix], excitatrice aux guerres, cruellement avide de sang humain et incitatrice à le répandre ; abandonnant sans vergogne toute décence et convenance de son sexe, usurpant impudemment un habit difforme et l’état d’homme d’armes ; par ces motifs et autres, abominable à Dieu et aux hommes ; prévaricatrice des lois divine, naturelle, et de la discipline de l’Église ; séductrice de princes et de populaires, en permettant et consentant, au mépris et dédain de Dieu, qu’elle fût vénérée et adorée ; en donnant ses mains et ses vêtements à baiser ; usurpatrice du culte et des honneurs divins ; hérétique ou du moins véhémentement suspecte d’hérésie ; et que sur et pour ces faits, conformément aux sanctions divines canoniques, elle soit punie et corrigée ».

Ils avaient vraiment décidé de la perdre et d’en faire un exemple.

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