Qui nous délivrera de mai-68 ?

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2018 est donc l’année qui clôture la commémoration du centenaire de la Grande Guerre, cette guerre plus que toute autre tragique et scandaleuse ; mais 2018 c’est aussi le cinquantenaire des événements de mai 1968, à l’origine des nombreux bouleversements que vont connaître le France et l’Europe durant les années qui suivront et jusqu’à nos jours… J’ai vécu en partie ces événements ; j’en suis un témoin direct. En 2008, pour les quarante ans de ces mêmes événements, j’avais couché sur papier une partie de mon témoignage ; dix ans plus tard, je l’extrais de mes chroniques et le reprend tel quel, à quelques précisions près.

La conjonction des deux commémorations me suggère la réflexion suivante, et là je vais certainement en choquer plus d’un : j’affirme que Mai-68 aura été plus dévastateur, plus catastrophique pour la France, que ne l’a été la Première Guerre mondiale et ses 1 400 000 morts et disparus ; et je pèse mes mots, avec tout le respect filial que je dois à nos anciens, sacrifiés ; car il faut avoir une chose toujours à l’esprit : ce ne sont jamais les peuples ni les nations qui déclarent les guerres, ce sont toujours les États… Les États et les banquiers apatrides en arrière-plan. Les soldats de 14-18 ne sont pas battus pour la France, ils se sont battus pour et à cause de la République… Il ne faut pas confondre France et république : on ne parle pas de la même chose…

Mais revenons à notre époque…  

***

J’espérais pouvoir y échapper, ne pas avoir à intervenir… Rien à faire. Mai 1968, ce symbole hautement dégénérescent de l’état mental et moral de la France moderne, me rattrape toujours, me colle à la peau. Toutes les décennies en « 8 », c’est la même chose. On y a droit. D’office. C’est devenu inévitable, rituel : on nous phagocyte les neurones avec ces événements de Mai-68, l’une des plus pitoyables périodes de l’histoire de notre pauvre pays, même si elle apparaît juvénile et pâlichonne en regard des exaltés sanglants de 1789 et 1793. Notez que je ne me plains pas dans mon malheur : j’échappe à Libération, l’ex-pensum révolutionnaire, qui s’étend comme il se doit sur le sujet — devenu, par l’éminente sollicitude d’un milliardaire du clan Rothschild, le journal bon chic, bon genre, des bigots attardés de Mai-68, des bobocrates pétris de nostalgie soixante-huitarde ; j’ai échappé au Monde, la feuille qui, par l’éminente sollicitude d’un autre milliardaire, Lagardère, croit toujours qu’être intellectuel c’est être de gauche ; j’ai aussi échappé au Nouvel-Observateur, jadis porte-voix officiel du grand Sartreux et de la multitude des gourous pensants de l’Université, qui occupaient le terrain et prenaient la parole dans les amphis…

Ne croyez rien de ce qu’on vous en dit, jeune gens ; on vous raconte des calembredaines ; on essaie de vous faire croire qu’il s’est passé quelque chose d’important qui a révolutionné la société pour son bonheur. Il n’en a rien été. Bidonneurs et bourreurs de crânes professionnels s’en donnaient à cœur joie, mais tout était faux : ils vous préparaient l’enfer…

Ce jour-là de l’année 2008, un peu avant 6 heures, l’animateur matinal d’Europe 1, la voix claire et joyeuse, donne la parole à un auditeur, à propos de Mai-68. L’auditeur en question reproche qu’on n’entende que le nommé Cohn-Bendit, qu’on ne voit que lui à la télévision, et le traite de « salopard ». Il fait allusion à l’aveu du célèbre soixante-huitard franco-allemand qui s’était vanté, naguère, de ses « exploits » de pédomaniaque. Tout à coup l’animateur monte sur ses grands chevaux, puis lance à l’auditeur : « C’est une insulte, Patrice, je ne peux pas vous laisser dire ça… Je vous retire la parole, Patrice. » Il aurait pu le reprendre en douceur, mais le frais et dispos réveille-matin montrait les crocs et tombait le masque, rappelant aux chers-z-auditeurs ce pourquoi il était payé… Le gentil gugusse qui entretenait une ambiance matinale survitaminée dès potron-minet venait de faire place au procureur hargneux, pourfendeur de la malpensance.

Certes, il peut paraître excessif de dire que M. Cohn-Bendit est un salopard, encore que… Par contre, affirmer qu’il est un guignol d’envergure n’est pas une insulte en soi, mais la reconnaissance d’une qualité intrinsèque chez lui. Cela fait quarante ans que le leader charismatique de Mai-68, l’icône de la gauche branchouille et glandouille, trimballe son inutilité sociale, sa vacuité intellectuelle, sa profonde inanité psychologique et morale, de France en Allemagne, d’Allemagne en France, la ramenant à tout instant sur tous sujets de société, comme si les oracles de ce parasite institutionnel étaient indispensables pour guider le bon peuple de France. La vraie question serait plutôt : comment éviter ce furoncle de la société dont on ne sait plus comment se débarrasser ?…

Incidemment, je note que, dans le même temps, quantité de gens d’une valeur incontestable et éprouvée, qui culminent à des sommets qu’un Cohn-Bendit et sa clique de loquedus soixante-huitards n’atteindront jamais, sont réduits au silence, voire interdits d’expression, parce qu’ils ne sont pas politiquement corrects. Le comique libidineux, lui, a tous les droits, tous les égards : son indigence mentale, sa dégaine de mal dégrossi, ne nuisent à personne, surtout pas au système.

Le Patrice en question demandait qu’on évoque d’autres soixante-huitards que l’inévitable rouquemoute, et avançait le nom de Geismar (il aurait pu citer aussi Sauvageot, le troisième larron du trio de tête). Le problème est qu’il n’y en a pas un pour relever l’autre ; et si depuis on a moins entendu le nommé Geismar, c’est tout simplement parce que cet ancien révolutionnaire de la Gauche prolétarienne (maoïste), qui passait pour l’un des plus déterminés à abattre la société française au point d’appeler à la révolution armée avec son congénère July, est aussi un de ceux, comme tout bon révolutionnaire, qui ont le mieux profité du système ; à l’heure de la retraite, si l’on veut bien réfléchir au niveau des confortables émoluments que lui octroie l’Administration française, ce haut fonctionnaire parmi les plus gradés (gradués ?) de l’Éducation nationale, qui est cependant passé par la case prison, doit être aussi de ceux qui font le plus d’envieux parmi la multitude des anciens soixante-huitards recyclés en masse dans la fonction publique.

Quand je dis qu’il n’y en a pas un pour relever l’autre, je pense évidemment à tous ces gauchistes qui cultivaient une haine qu’on a peine à imaginer contre tout ce qui était ordre établi et institutions, surtout contre tout ce qui était de près ou de loin la France, la nation française ; des institutions et une France dont aujourd’hui, eux-mêmes et leurs descendants, jouissent — sans entraves ! — et se gobergent jusqu’à l’écœurement, en parasites de la société qu’ils sont en réalité…

La plupart des trublions qui conduisaient la chienlit estudiantine étaient des jeunes Juifs ashkénazes, enfants d’immigrés ou réfugiés. Une anecdote souvent rappelée veut que quand ils se retrouvaient entre eux — ils étaient une quinzaine —, il n’y en avait qu’un seul qui ne parlait pas le yiddish : le Juif sépharade Daniel Bensaïd. L’affaire aurait pu tourner vinaigre. Dans le même temps, de nombreux groupuscules régionalistes, franchement portés à gauche à cette époque, faisaient valoir des revendications indépendantistes et n’hésitaient pas à entretenir des foyers d’agitation. Les meneurs de soixante-huit contactèrent certains responsables ; ils tentèrent de nouer des alliances avec eux, dans l’espoir de diviser les français et de faire éclater la nation française à la fois par le haut et par le bas. Les chefs soixante-huitards reculèrent quand ils comprirent que les régionalistes étaient encore plus antisémites qu’antinationalistes.

Tous ces jeunes meneurs, à quelques exceptions près des gosses de familles juives venues en France se réfugier pour fuir le nazisme, n’ont rien trouvé de mieux comme façon de remercier leur pays d’accueil que de tenter une pseudo révolution et le mettre cul par-dessus tête… Quarante ans que cela dure ! Le seul qui se montrera honnête avec lui-même, Benny Levy, ancien secrétaire de Sartre et co-fondateur du quotidien Libération, retournera là où ses racines ethniques le rappelaient : il s’installera en Israël et deviendra rabbin.

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J’ai beau vouloir ignorer, ne pas entendre, couper la radio, décidément, je n’arrive pas à passer au travers… Durant ces jours de mars, Europe1 nous en met plein les oreilles… Il est impossible de ne pas savoir que cette station a été la radio de Mai-68. Mais elle n’était pas la seule. Avec RTL, les deux « périphs » de l’époque se faisaient une concurrence féroce pour relater les événements, tandis que France Inter, la voix officielle, restait prudente ; au-delà de l’information, cela allait ouvertement jusqu’à la complaisance politique, voire la complicité : les deux périhs servaient de caisse de résonance en temps réel aux étudiants qui se déplaçaient le transistor collé à l’oreille pour capter les mots d’ordre de leurs « meneurs ». On sait aujourd’hui que les journalistes sont à 95 % de gauche ; ils n’ont pas besoin de faire beaucoup d’efforts pour s’identifier à ce que fut cette chienlit petite-bourgeoise ; ils doivent se sentir à l’aise pour en évoquer les pieux anniversaires avec toute la nostalgie émue que procurent les exploits des anciens combattants (1).

J’ai parlé, pour le peu que j’en ai entendu, d’un flot d’âneries. La guerre du Vietnam (USA) ou la guerre d’Algérie qui n’ont rien à voir avec les événements de Mai-68 en France ; pas davantage le processus de décolonisation ou le racisme. De même, l’incontournable Romain Goupil (pseudo), l’inoxydable trotskiste soixante-huitard de service, cinéaste de son état, dont je mets au défi quiconque de se remémorer un seul titre de ses films, toujours droit dans ses bottes et plus que jamais figé dans sa pose d’ancien combattant du quartier Latin (lequel a déjà connu des « Mai-68 » sous Saint-Louis !), quand il nous rappelle que le fascisme était partout : l’Espagne de Franco, le Portugal de Salazar, les colonels de la Grèce, les militaires d’Amérique de Sud ; il oublie simplement de nous dire que dans le même temps, plus de la moitié du Globe vivait sous la botte communiste. De même cet individu se permet de rappeler que, grâce aux accords de Grenelle, les ouvriers ont eu 35 % d’augmentation (n’exagérons rien tout de même : 15% dans le meilleur des cas), et d’ajouter qu’on devrait refaire la révolution pour augmenter les salaires ; il oublie, là aussi, de préciser que les prétendus 35 % en question ont été aussitôt effacés par l’inflation concomitante…

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Mai-68, je l’ai vécu de bout en bout. À l’époque, jeune technicien du bâtiment, il se trouva que par mon activité j’avais à disposition une voiture de service à temps complet et à usage personnel ; je n’ai jamais manqué d’essence durant cette période : le gouvernement avait rationné le carburant. L’entreprise pour laquelle je travaillais était aussi fournisseur de fuel pour le chauffage ; elle avait des accords contractuels avec les pétroliers ; de ce fait elle était régulièrement approvisionnée en essence pour alimenter nos véhicules de société afin d’assurer la continuité de nos activités. Le soir venu, après le travail, je filais de la place Cambronne au quartier Latin sur le théâtre des opérations, passant parfois devant de longues files d’automobilistes attendant, l’air désabusé, de récolter quelques gouttes d’essence à la pompe, et me regardant passer, envieux, se demandant par quel privilège spécial celui-là avait bien pu se procurer de l’essence !

L’impression qui m’est restée de cette période ? Une ribouldingue de jeunes nantis bien nourris et mal torchés, le festival d’une jeunesse dorée impatiente de vivre les bons côtés de la vie, sans les risques de l’existence et sans prendre la moindre responsabilité ; une jeunesse fondamentalement matérialiste qui prétendait faire sauter les tabous de la société — la libération du corps, du sexe et de leurs précoces névroses —, mais aussi abolir la famille, la nation, les hiérarchies sociales, remettre en cause toute forme d’autorité (2)… et, cela va de soi, tuer le père, l’image patriarcale du pater familias ; une certaine jeunesse, certes, qui, en réalité, rêvait, sans oser se l’avouer, de profiter des avantages et autres prébendes de cette société honnie qu’elle voulait renverser. J’ai surtout eu le sentiment prémonitoire très net — je dirais même une intuition forte qui déterminera en grande partie mon avenir — qu’on retrouverait cette jeunesse trente ans plus tard dans les allées du pouvoir, à la recherche des sinécures et autres fromages de la République pour y écouler une existence pépère, sans trop de désagréments. Les faits ont montré que la réalité a été bien au-delà de ce que j’imaginais ; car, pour maintenir leurs privilèges de carriéristes, ils renverseront tout ce pourquoi ils se sont battus et imposeront l’ultime tabou de la révolution : l’interdit absolu de tout ce qui était opposé à eux. Comme quoi la révolution mène à tout, à condition de piétiner les autres et de les éjecter pour prendre leur place : là est la démarche fondamentale du révolutionnaire digne de ce nom.

La France a eu à subir, en moins de cinquante ans, toute une série d’ébranlements qu’il serait trop long d’aborder ici (j’y fais allusion dans diverses chroniques) et dont elle ne se remettra peut-être jamais. Cette phase de décadence de notre histoire, c’est la révolte des médiocres extraits des lieux obscurs de la société, leurs lieux de vie ordinaires, pour s’exposer à la lumière et s’emparer des leviers de l’État, exactement comme sous la Révolution française. Il serait également trop long de rappeler tout ce que notre pays a souffert de l’incompétence et de l’irresponsabilité morale de ces gens, mais surtout de la haine incroyable qu’ils ont nourrie contre notre pays, contre notre peuple, le peuple français, tout en vivant grassement de lui. Quarante ans plus tard, ils sont toujours là, toujours présents, toujours aux commandes, pétulants d’autosatisfaction et plus nuisibles que jamais, eux-mêmes comme leurs descendants. Mai-68 restera dans l’histoire comme le souvenir d’une agression visant à flétrir la civilisation française, mais aussi d’un rabaissement intellectuel et moral de notre société, en bref, d’un attentat contre l’intelligence humaine.

*

Je ne pouvais conclure cette réflexion rapide sans apporter un témoignage personnel. Je pourrais d’ailleurs les multiplier, ayant, comme précisé plus haut, suivi les événements, particulièrement les affrontements du Boulevard Saint-Germain, ainsi que les discussions oiseuses qui se déroulaient dans les alentours où il ne manquait pas d’esprits forts pour refaire le monde entre deux charges de CRS, un mouchoir sur le nez et les yeux rougis par les gaz lacrymogènes (je soupçonne parmi ces discutailleurs de vide la présence d’enseignants et d’universitaires, autrement dit la présence de fonctionnaires censés être tenus à l’obligation de réserve). Rassurez-vous, il n’y a aucune chance pour que je rédige les mémoires d’un témoin ordinaire ; au contraire, plus le temps passe, plus la commémoration décennale de ce barouf estudiantin m’horripile… Je n’en peux plus de tant de tartuferie condescendante, d’exhibitionnisme d’histrions !…

Nous sommes donc un jour de Mai 1968. Les étudiants parisiens sont dans la rue. Je demeure à cette époque rue du Laos, non loin du siège de l’entreprise où je travaille, à deux pas du Champ de Mars. Ce jour-là, Cohn-Bendit, dit Dany le Rouge, le Rouquemoute du 22 mars, le meneur en chef du grand foutoir, appelle dans la soirée ses condisciples à un rassemblement populaire sur le Champ-de-Mars. L’information est aussitôt relayée par les radios, toutes complices. À l’heure dite, une foule immense envahit la célèbre esplanade sur laquelle est édifiée la Tour Eiffel. On a parlé à l’époque de cent mille personnes ; c’est bien possible : comme lors de la fête de la Fédération (14 juillet 1790), le Champ de Mars est noir de monde. Mais que des jeunes…

Venu en voisin, j’arrive à pieds. Il fait bon, l’air est doux, le ciel est dégagé. Des couples, éparpillés çà et là, se vautrent sur les pelouses, roucoulent, se bécotent ; d’autres, à moto, font rugir leurs engins ; ils chevauchent les premières motos japonaises qui vont déferler sur l’Europe : les rutilantes CB 750 Honda ; on est loin du contexte prolétarien de la révolution bolchevique, pour prendre cet exemple… En attendant, sous les encouragements, ils mettent la poignée en coin et poussent les « cubes » à fond, prenant un malin plaisir à labourer la pelouse et les parterres fleuris. Rien n’y résistera. Il faut le savoir, piétiner les pelouses publiques ou les massifs de fleurs, chez ces jeunes bourgeois décomplexés, c’était manifester une tendance à exprimer publiquement leur contestation de l’ordre établi ; ils font plus que piétiner les pelouses qui symbolisent l’interdit à travers cet écriteau qu’on voyait jadis dans les jardins publics : « Pelouse interdite » ; ils piétinaient de rage les plates-bandes pour flétrir, saccager le symbole, pendant que d’autres dépavaient le quartier Latin, dressaient des barricades, arrachaient les grilles d’arbres, et les balançaient dans les vitrines ou les abris-bus… C’était leur combat héroïque à eux ; on a l’héroïsme qu’on peut : ceux qui l’ont face à l’ennemi, fusil en mains ; ceux qui paniquent de trouille et vandalisent les espaces publics pour venger leur veulerie. Plus que jamais l’heure était au mot d’ordre : « Interdit d’interdire » (3) ; en voilà du courage ! En voilà un slogan qui a de l’allure ! Du coup, les espaces publics parisiens vont subir en premier les outrages de cette fureur dévastatrice qui agite la multitude de ces faux rebelles, malades d’eux-mêmes et de leur milieu social ; ils annonçaient déjà, à l’âge de la jeunesse, ce qu’ils deviendraient plus tard, à l’âge adulte : des barbares ; dans les décennies qui suivront, pas un domaine de la société française n’échappera à leur ravageuse volonté de démolir…

Je déambule tranquillement dans l’une des contre-allées du Champ, croisant des gens au regard parfois effaré, se demandant s’ils ne sont pas victimes d’hallucinations en voyant le spectacle lamentable qu’offre cette jeunesse en plein saccages, ne respectant rien ; ils sont venus eux aussi, comme moi, en spectateurs curieux et intrigués. Soudain, un gnome sorti de je ne sais où, mi-rigolo, mi-tragique, me tombe dessus. Petit, boulot, la cinquantaine marquée, un béret cassé en accent circonflexe sur le crâne, une bonne bouille rougeaude, un veston étriqué qui a dû connaître les horreurs de la guerre, une salopette d’un bleu douteux tombant en pliage accordéon sur des jambes torses. L’homme, visiblement désemparé, m’interpelle en me montrant la foule couvrant le Champ :

— Vous qui êtes jeune, vous pouvez me dire ce qu’ils veulent tous ces étudiants ? Pourquoi ils font ça ?... Qu’est-ce qu’ils veulent ? Hein, qu’est-ce qu’ils veulent ? Il y a du travail pour tout le monde, ils ne sont pas à plaindre….

En effet, le chômage, à cette époque, n’était pas de nature à constituer un obstacle social. Il suffisait de vouloir travailler, à défaut d’en avoir besoin ; il suffisait même de se baisser pour le ramasser ; avec ou sans diplôme, les portes s’ouvraient relativement facilement à ceux qui voulaient travailler et gagner leur vie. Décontenancé par l’irruption du personnage et son côté pittoresque, je ne trouve qu’à lui répondre bêtement :

— Je n’en sais rien… Je suis jeune, mais je n’en sais pas plus que vous… Je voudrais bien comprendre, moi aussi…

Je comprendrai plus tard… On se regarde fixement avec le bonhomme. Il semble perdu, comme si le monde venait de s’écrouler autour de lui. Un monde auquel il croit, son monde à lui qui est en train de se dissoudre sous ses yeux. Je le sens plein de désarroi, s’efforçant de retenir quelques larmes, tellement il est sidéré par ces événements qui le dépassent. J’hésite entre l’envie de rire ou de compatir à se détresse. Je suis moi-même troublé par mon incapacité à le rassurer. Brusquement, il se détourne et passe son chemin.

Pendant ce temps, ledit Cohn-Bendit, juché sur une estrade de fortune au milieu du Champ, s’adresse à la foule. Croyant faire vibrer la fibre prolétaire des étudiants — qui se fichent du prolétariat comme de leur première sucette à la menthe : ils sont venus pour passer du bon temps, faire bisquer les flics, flanquer la pétaudière dans les rues de Paris —, il passe la parole à un jeune ouvrier ; on est prolétaire ou on ne l’est pas : la lutte des classes avant tout, camarades ! Le jeune prolo en question prend son élan, bafouille, se révèle incapable de tenir un propos cohérent, et se prend les pieds dans son discours prolétarien qui tourne au fiasco. La foule est pliée en deux ; c’est la franche rigolade sur l’esplanade ; les sifflets se font entendre ; huées et lazzis finissent par couvrir la voix de l’orateur improvisé des classes laborieuses, qui persévère lourdement, prenant sans doute cette joyeuse bronca pour des compliments enthousiastes.

Cohn-Bendit, lui, prend le coup de sang en même temps que la défense de son protégé. Il s’empare du mégaphone et se met à injurier la foule. Tout ce que j’ai retenu de l’intervention du génie de la révolution en marche — pour une ère nouvelle et un homme nouveau — se résume à cette virile sortie, après avoir défendu le jeune prolétaire : « Vous n’êtes que des bourgeois de merde ! Si vous ne voulez pas faire la révolution, si vous êtes venus pour foutre le bordel, vous n’avez qu’à rentrer chez vous ! ». Je ne suis pas sûr qu’il n’ait pas ponctué la charge d’un « bandes d’enc… » franc et sonore ; il n’y avait pas, ce jour-là, le censeur d’Europe1 pour retirer la parole au tribun. Je venais de vivre l’un des sommets de Mai-68, un grand moment de haute civilisation qui marquera à jamais la mémoire de l’humanité.

*

Quarante ans ont passé. Si je rencontrais le brave homme ci-dessus, je saurais à peu près quoi lui répondre, aujourd’hui ; pas besoin de se faire des nœuds au cerveau, ni d’entrer dans des discussions à la cornecul pour comprendre ce qui est simple à comprendre.

Ces jeunes gens aspiraient à une société débarrassée de toutes contraintes morales et sociales, une société sans tabous, une société où on se la coule douce, où l’on vit bien, où l’on ne prend aucun risque, où l’on n’engage sa responsabilité que pour les avantages et les bons côtés de la vie. Hédonisme garanti idéologiquement pur… par l’État nourricier ! Mieux que l’Utopie ! Le mauvais côté de la vie, la mouise, la galère, la besogne, la basse besogne, c’est pour les autres, pour ceux qui font bouillir la marmite France ; pour les Français qui risquent leur salaire quotidiennement, comme toi, brave homme ; pour ceux qui contribuent, sans aucune certitude du lendemain, à créer de la valeur ajoutée pour entretenir sur leur travail, leur labeur, les feignasses de luxe surprotégés, les bras-cassés et les flopées d’inutiles sociaux que charrie à pleins tombereaux notre société moderne libertaire, égalitaire, fraternitaire.

Cette société, elle existe désormais. C’est la société socialiste engendrée par l’État républicain, teintée d’une forte imprégnation de social libéralisme à l’américaine. Or, le socialisme c’est de fabriquer des fonctionnaires et des assistés sociaux en masse — comprenez : des électeurs captifs ! Cela tombe bien, c’est exactement ce que souhaitaient les jeunes gens de Mai-68 sans oser se l’avouer : devenir fonctionnaires syndiqués et être entretenus par l’État-providence, l’État vache à lait, l’État français tel qu’en lui-même, devenu un hôtel borgne attitré au service de la Haute finance apatride et sans frontières. C’est la raison pour laquelle la société française est aujourd’hui, quarante ans après Mai-68, la société industrialisée la plus fonctionnarisée du monde, la plus assistée, la plus rongée par la bureaucratie, derrière la défunte URSS. En somme, deux siècles plus tard, ils ne rêvaient que de continuer la Révolution française et de détruire notre civilisation. C’est en voie d’achèvement sur le long terme. Voilà ce que je vous aurais répondu, brave homme.

À l’an 2018 pour le cinquantenaire… Peut-être. (2008)

***

 

Dix ans plus tard, 2018, nous y sommes...

À ce moment, mon intervention devrait s’arrêter là. Eh bien non… C’était compter sans la dernière lubie de M. Macron. Nous pouvons maintenant être sûrs d’une chose : il ne sera pas celui qui nous délivrera de mai-68… Il aurait suggéré l’idée très officielle, très républicaine, saugrenue, provocatrice, insultante pour la France, de commémorer les événements de Mai-68… Mais peut-on être surpris venant d’un personnage aux complexions psychologiques de plus en plus erratiques et confuses qui veut transformer la France, c’est-à-dire la faire disparaître ?... Son prédécesseur voulait changer la civilisation, lui il veut la transformer… Et en plus, prétentieux !... Bref, commémorer Mai-68, c’est un peu comme si un quidam vous crachait à la figure et que vous lui disiez, merci monsieur, je vous en prie, remettez-moi ça… Et en plus, il aurait l’intention de donner à cette manifestation une dimension internationale…

Et qui serait le maître de cérémonie, je vous le donne en mille ? Le sieur Daniel Cohn-Bendit, bien sûr, l’indéboulonnable figure historique du mouvement, porté sur le pavois, glorifié, statufié de son vivant. Il ne manque plus comme personnages légendaires attachés à cette commémoration l’indispensable, l’incontournable Attali, le mentor de M. Macron, l’insupportable — et c’est peu le dire — Bernard-Henri Lévy, et quelques autres vieilles ganaches symbolisant l’héroïsme salonard des combattants rescapés de Mai-68. On pourrait peut-être mettre cette cérémonie sous le parrainage de deux grands disparus enlevés récemment à notre affection, deux hautes figures flamboyantes de la pédérastie mondaine et républicaine, je veux parler du tandem Bergé – Saint-Laurent, dont un livre de témoignage vient de nous révéler à quel point ces deux individus ont porté au plus haut degré de dépravation ce que j’appellerai l’affranchissement satanique de leurs bas-instincts pour ne pas employer un langage cru.

L’idée même de commémorer officiellement Mai-68 est la preuve flagrante que tous ces politiciens n’ont que haine et mépris pour la France et les Français ; pseudo-représentants du peuple, ils ne représentent désormais plus rien ni personne, sinon une corruption généralisée profondément ancrée dans leurs mœurs de voyoucrates, une corruption que sous-tend une aversion du peuple français jamais connue à ce point en mille ans de monarchie ; ils ne se donnent même plus la peine de cacher leurs sentiments venimeux : toute cérémonie officielle est devenue un prétexte de manifester ostensiblement leur mépris de tout ce qui est de près ou de loin la France.

En cette année 2018, nous devons nous attendre à un déferlement médiatique sans précédent à l’occasion de ces événements, une couverture que n’aura même pas connue le centenaire de la Grande Guerre en quatre années. Eh bien, que cette commémoration imposée soit pour tous les vrais patriotes l’occasion de dire non à la dictature républicaine, et qu’elle soit dorénavant un point de départ pour la libération du peuple français et la reconquête de la France.
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1. Tous les dix ans en « 8 », des rayons entiers sont dédiés à l’événement dans les librairies et grandes surfaces.

2. Chose curieuse, l’Église catholique ne fut pas touchée en tant qu’institution séculaire à abattre. Il est vrai qu’au lendemain de Vatican II (1963), elle était déjà plongée dans les convulsions de sa propre révolution : elle avait déjà fait son Mai-68. Elle n’en subira pas moins les contrecoups comme tout le monde : double révolution, double peine… On en voit le résultat, quarante ans plus tard !

3. Le fameux mot d’ordre « interdit d’interdire » n’était pas seulement un slogan de potaches en folie ; certains prendront l’expression vraiment à la lettre et s’en feront une philosophie de la vie ; c’est ainsi que beaucoup de parents soixante-huitards, les futurs bobos, ont élevé leurs enfants dans cet état d’esprit qu’on pourrait qualifier de criminel. Le résultat d’une telle non-éducation, selon certains observateurs, aura été d’encourager les déviances de toutes sortes, particulièrement l’usage de la triplette drogue, sexe (éréthisme sexuel, homosexualisme, pédophilie…), alcool ; beaucoup de jeunes gens ont en outre dérapé dans la délinquance ; le plus souvent, quand ils ne se reprenaient pas, la dérive se terminait dans une impasse tragique, aux choix : la prison, l’hôpital, le suicide ou les trois à la fois.

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La rançon de la gloire

 

Parce qu’elle a mal aux pieds, cette jeune contestataire au joli minois se juche sur les épaules de son compagnon. Profitant de sa position élevée, elle brandit fièrement le gonfalon gauchiste (en fait, l’emblème du Vietcong communiste). Un photographe d’agence fixe l’instant sur la pellicule. L’image fait le tour des rédactions du monde et deviendra l’une des icônes mythiques de Mai-68. Seulement il y a un hic ! — ou un couac ! — qui vient ternir ce joyeux moment d’ivresse révolutionnaire saisi par le photographe. Caroline de Bendern, la jeune fille en question, appartient à un milieu très huppé de l’aristocratie anglaise qui ne relève pas précisément du lumpenprolétariat ni des damnés de la Terre. Élevée en France, mannequin occasionnel, marginale de luxe, au moment où elle est fixée sur le cliché, elle trahit ses 28 ans ; elle passe plutôt pour une étudiante attardée et fêtarde, dont le militantisme subversif ne va pas au-delà des nuits parisiennes. Son grand-père a néanmoins décidé d’en faire son héritière ; il projette de l’unir à un grand nom du gotha britannique. En découvrant la fameuse photo dans les journaux, le comte de Bendern manque de tomber en syncope et frise l’infarctus ; du coup, il déshérite sa petite-fille. La suite du feuilleton nous apprendra qu’il n’y aura jamais de réconciliation entre le grand-père et la petite fille. L’ex-jeune riche héritière, après une existence d’expédients dans le demi-monde des artistes marginaux et libertaires, vivra retirée en Normandie, faisant payer les interviews qu’elle donne à la presse pour arrondir sa petite retraite ; on a les faits de gloire qu’on peut, on les monnaye de même. Elle aura au moins marqué un précédent : on ne peut plus voir une manifestation de jeunes gens à travers le monde, quelle que soit la cause défendue, sans qu’on nous renvoie aussitôt l’image d’une jeune fille, de préférence jolie, juchée sur les épaules d’un homme et agitant fièrement un drapeau. Remarquons que la plupart des étudiants contestataires de Mai-68 étaient des jeunes gens de « bonne » famille, souvent issus de milieux fort aisés. Ceux qu’on appellera plus tard les « bobos » (bourgeois-bohèmes ) venaient de naître ; le plus souvent des fonctionnaires soixante-huitards, carriéristes surprotégés.

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