Quand "il" est "elle" sans cesser d'être "il"

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Je balaye d’un coup d’œil blasé la rubrique d’été du Figaro. Une pleine page dédiée à des personnalités diverses. Rien d’important. Pourtant mon regard détecte une anomalie qui met aussitôt en alerte mon cerveau : en gros caractère le nom de la personnalité du jour, Youcef N., avec une photo d’illustration montrant une jeune femme, la quarantaine, au charme féminin trouble et quelque peu équivoque. N’étant pas très doué en matière de culture arabe, et même, disons-le, carrément sous-doué, je parviens néanmoins à déceler que Youcef est un prénom masculin ; la photo étant celle d’une femme, je me dis qu’il doit y avoir erreur de la rédaction. Pour en avoir le cœur net, je commence à lire l’article. À un moment, j’éprouve un certain flottement, comme un malaise, comme si mon système neuronal se fermait soudain à toute compréhension logique… Je lis ceci : « Le tout nouveau worlwide president de Lancôme (comme dit sa carte de visite), depuis le 1er juillet, me reçoit dans son bureau provisoire immaculé. Grand, tailleur-pantalon noir, sandales à talons, cheveux relevés en chignon, léger voile de fond de teint et un charme déroutant, Youcef N., 41 ans, est un ponte du monde des cosmétiques. »… Sacré nom !... Ce n’est plus du flottement, c’est de l’affolement ; ce mélange masculin-féminin me donne le tournis ; je diverge, j’hallucine… Ai-je à faire à un mâle ou à une femelle ?... La théorie du genre commencerait-elle à produire ses effets débilitants sur le cerveau ou suis-je frappé d’une sorte de dystonie mentale ? En être ou ne pas en être… comme disait Shakespeare, à un moment où le grand homme doutait de lui-même… Je ne peux pas en rester là sous peine de douter moi aussi de moi-même, de ma mâlitude, même si ma maman m’a généreusement pourvu côté testostérone, prouvant par-là que je suis plus coq que chapon — encore que certains esprits chagrins trouveront à redire de mon côté vantard… Je pousse la lecture : j’ai affaire à « l’un des cadors de l’écurie des supercadres de L’Oréal » ; donc, pas de doute, c’est bien « il » qui est « elle », et non « elle » qui est « il », tout en faisant que « il » est à la fois « il et elle » dans le même temps et dans le même espace (confusion d’identité : à moi Aristote !)… Et la suite de l’article va confirmer ce que j’avais saisi du premier coup d’œil avec un mauvais pressentiment…

Le plus incongru dans cette histoire, c’est de se trouver en présence, d’une part, d’un transgenre (comme ils disent) qui manifestement n’accepte pas la logique de son état sexuel selon la nature, et reste là, planté entre bique et bouc, ni homme ni femme, genre neutre peut-être ; et le journaliste du Fig, un rien godiche, tenu par son obligation professionnelle de ne pas contrarier un des plus gros annonceurs de son journal, faisant le grand écart pour essayer d’équilibrer le côté pile et le côté face du personnage afin de sauver la face, la sienne, et son bifteck par la même occasion, dans une mission périlleuse qui confine au grotesque achevé.

On se doute que « LA » nouvelle présidente de Lancôme a dû exiger et obtenir du journaliste qu’il fasse état de son ambiguïté sans réserve ni pudeur, dans un article de presse où chaque ligne a dû être une souffrance mettant à mal sa déontologie professionnelle… Mais quand on est un employé de service, le service d’abord…

On en est là, aujourd’hui ; plus rien ne surprend… L’inversion des valeurs arrive à vous faire douter de tout ; je plains nos jeunes d’aujourd’hui, ceux qui n’ont pas reçu d’éducation édifiante — même s’ils l’ont rejetée : il en reste toujours quelque chose — et n’ont pas eu l’occasion de structurer tout autant leur pensée que leur psychologie pour se repérer et se protéger dans cet immense bourbier nauséabond qui submerge et étouffe nos sociétés modernes (mœurs de Bas-Empire, dit-on : on sait ce qu’il en est advenu). Ils en arriveront à ne plus faire de différence entre être normalement constitué et avoir des mœurs de dégénéré, cette dernière condition sociale étant le plus haut point de désinhibition chez les affranchis du sexe. Jusqu’alors les déviants adoptaient une relative discrétion quant à leurs propres tares, et n’en faisaient pas étalage ni un motif d’exhibition comme la « fierté homosexuelle » ; aujourd’hui ils sont devenus les valeurs de référence que la société expose comme des modèles à imiter aux yeux d’un public candide — souvent jeune, hélas ! — dressé pour tout ingurgiter indifféremment, surtout le pire… Après tout, que cette personne soit en proie à des problèmes d’identité sexuelle, là n’est pas la question ; elle n’est pas la première ni la dernière à qui cela arrivera ; et jusqu’ici, il nous a été donné de tout voir, de tout absorber, de tout ingurgiter ; par contre, c’est bien la première fois qu’il m’est donné de voir un inverti ne pas assumer sa transgression en passant du masculin au féminin (ou inversement), et d’exiger, alors même qu’il s’est donné les apparences d’une femme, qu’on le traite avec des civilités réservées aux hommes : bonjour la schizophrénie ! Comme quoi, il y a toujours du nouveau sous le soleil ; on ne s’offusque plus de rien…

Loin de moi de vouloir stigmatiser le personnage en question ; après tout, il fait preuve d’un brillant cursus professionnel ; fils d’algériens aisés, ingénieur agronome et diplômé de l’Essec, une fois sa nationalité en poche comme tout le monde (montrant par-là que la nationalité française s’acquiert aussi facilement que d’acheter une boîte de petits pois au supermarché du coin, — et encore, en France, on vous accorde la nationalité en promotion AVEC la boîte de petits pois), il est entré dans le groupe l’Oréal par la petite porte puis a gravi les échelons… Et l’on ne sera pas surpris, compte tenu de sa psychologie profonde, qu’il ait opté pour les fragrances délicates des parfums de luxe, de préférence au purin de vache ou aux relents aigres et acides des usines à cochons… Non, ce que je me demande, c’est ce qu’en auraient pensé des hommes comme Armand Petitjean, le fondateur de Lancôme, et Eugène Schueller, le fondateur de l’Oréal… Ce dernier, ingénieur chimiste et homme d’affaires avisé (tout comme le premier, mais plus connu), bien ancré dans sa virilité, dans sa mâlitude, n’aurait certainement pas confondu un homme et une femme ; il aurait tout de suite levé l’Ambiguïté : l’ex-financier de la Cagoule l’aurait virée de son bureau, non sans quelque prévenance pour ménager sa susceptibilité, mais en lui indiquant fermement la porte de sortie de la maison…

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