Le Général qui n'aimait pas la guerre

Ff6 4 bandeau2

 

« J’ai passé 33 ans de ma vie chez les Marines à jouer Monsieur Muscle pour les affaires, pour Wall Street et les banquiers. Bref, j’ai été le racketteur du capitalisme. »

Il aura fallu attendre plus de soixante-dix ans pour que soit diffusé, en langue française, le petit opuscule du Major General Smedley Darlington Butler (Général de Division), intitulé : La Guerre est un racket (War is a Racket). J’avais déjà entendu parler de ce texte et lu quelques-uns des propos de leur auteur, dont la phrase ci-dessus, sans avoir possibilité d’en savoir plus. Si les propos que tient Butler avaient été prononcés par un énergumène de gauche ou un hippie bêlant des slogans pacifistes, ils seraient passés quasiment inaperçus et n’auraient attiré l’attention de personne. Venant d’un haut gradé de l’armée américaine, qui plus est un Général commandant un corps d’élite, héros des guerres et batailles extérieures diverses (qu’on pourrait qualifier de guerres coloniales américaines), doublement décoré de la Medal of Honour, la plus haute distinction militaire des États-Unis, ils prennent une autre tonalité qui ne peut manquer de nous interpeller et nous obliger à réfléchir à leur portée. L’écho des paroles de Butler n’aura jamais eu autant de retentissement que de nos jours, à un moment où les États-Unis confrontés à une crise économique sans précédent et enlisés dans de guerres sourdes à relents colonialistes, se mettent à douter d’eux-mêmes ; certes, ce n’est pas d’aujourd’hui que le peuple américain se pose des questions sur l’opportunité des engagements impérialistes entrepris par ses dirigeants ces dernières décennies ; des aventures impérialistes s’étant globalement révélées catastrophiques, et qui, sous l’impulsion de ceux qu’on a appelé les néoconservateurs (néocons), particulièrement sous les gouvernements des Bush père et fils, mais aussi de Clinton, ont pris la tournure d’une véritable conquête colonialiste à rebours ayant pour objectif de permettre aux États-Unis de s’emparer de la planète, de ses richesses minières et énergétiques, et de soumettre ses peuples au modèle américain (fantasme de la Pax americana imitée de la Pax romana : l’imitation n’est pas l’original)… Rêve grandiose, naïf et délirant, mais aussi dangereux, qui a installé un malaise dans le monde entier et dressé nombre de peuples contre l’Amérique ; rêve impossible qui agite toujours les esprits égarés de ceux qui gouvernent de fait les États-Unis d’Amérique, utopie suicidaire plus connue sous le nom de Nouvel Ordre Mondial…

Autour des années 1935, Butler ne pouvait connaître l’idée de Nouvel Ordre Mondial, sauf dans sa version ésotérique et maçonnique ; d’ailleurs, il ne s’engage pas sur le domaine strictement politique ne se sentant probablement pas aussi à l’aise que sur les champs de bataille. Ses positions pourraient faire croire qu’il est de gauche ; s’il est vrai que la gauche américaine en a fait un de ses héros favoris, il ne se laisse pas aussi facilement enfermer dans des catégories idéologiques ou politiciennes. Ce descendant de Quakers, pur et dur, Général pète-sec, mais homme qui aime ses soldats et les prend en pitié, il reste quoi qu’il en soit un militaire ; après qu’il eut été nommé chef de la police de Philadelphie, après qu’il eut nettoyé d’une poigne ferme la ville de sa pègre, il sollicitera le commandement de son corps d’origine, l’US Marine Corps ; ce qui lui sera refusé ; son franc-parler et ses méthodes, disons énergiques, indisposaient en certains hauts lieux. Du coup, il se rendra à la vie civile.

On serait tenté d’établir un parallèle avec le Général pacifiste français Jacques de Bollardière ; mais celui-ci était devenu un militant des thèses non-violentes, s’opposant à la torture et cédant facilement aux contestations puériles de son époque qui firent les belles heures des années 1968 et suivantes… Attitude pour le moins surprenante pour ce soldat étoilé, élevé au plus haut grade de la hiérarchie militaire, auquel il eût été facile de retourner, comme à un vulgaire pacifiste, si c’est avec sa conscience pour seule arme qu’il a défendu sa patrie ou sauvé des vies humaines sous sa responsabilité… Butler n’ira jamais jusqu’à cette extrémité ; mais s’il se voit contraint comme lui de quitter l’armée, s’il écrit AU DIABLE LA GUERRE !, il n’en conçoit pas moins une force de sécurité de contention (containment) limitant les zones d’interventions des forces armées américaines aux frontières du pays, plus les zones limitrophes de dégagement et quelques axes vitaux. On l’accusera même d’isolationnisme.

Son style est celui du baroudeur en opération ; il est direct, va droit au but, s’exprime sans fioritures, au point que parfois sa manière de s’exprimer comme sa pensée peuvent paraître sommaires. Les extraits ci-dessous sont tirés de La Guerre est un Racket (1935), Un Amendement pour la Paix (1936), Une Neutralité Logique (1939), parus en 2008 dans le même opuscule aux Éditions Maison, avec des notices et une présentation de Jacques Frémeaux et Laurent Henninger.

Smedley Darlington Butler est mort au Naval Hospital de Philadelphie, le 21 juin 1940, à l’âge de 59 ans ; le lendemain, en France, à Rethondes, dans un pays écrasé et humilié par six semaines de guerre éclair (Blitzkrieg) — guerre éclair pour les Allemands mais débâcle pour les Français —, les belligérants représentés par les délégation du Troisième Reich et du Gouvernement français de Pétain signaient l’armistice, suprême humiliation, dans le même wagon qui avait servi à signer l’armistice victorieux de 1918.

*

Sans détour, le Général Butler qualifie la guerre de racket et précise d’emblée sa pensée :

« La guerre est un racket. Et l’a toujours été.

Il s’agit probablement du plus ancien, de loin le plus rentable et sans aucun doute du plus vicieux des rackets. Le seul de portée internationale. Le seul dont les profits sont estimés en dollars et les pertes en vies humaines.

Selon moi, la meilleure définition du racket se trouve dans la différence qui existe entre la réalité de ce racket et ce qu’en perçoit la majorité des gens. Seul un petit groupe d’« initiés » sait de quoi il retourne. Il est organisé pour le bien de quelques-uns aux dépens du plus grand nombre. En temps de guerre, d’immenses fortunes sont faites par une minorité. »

Il se fonde sur le rapport de la commission Nye ; cette commission sénatoriale avait enquêté sur les bénéfices faramineux que firent les fournisseurs de l’armée américaine à l’occasion de la guerre de 14-18, lorsque les troupes intervinrent en Europe aux côtés du Royaume uni, de la France et de leurs alliés (avril 1917). Butler constate : « En temps normal, les profits engendrés par une entreprise aux États-Unis sont de l’ordre de 6, 8, 10, voire parfois 12 %. Mais en temps de guerre… alors là, c’est une autre histoire : 20, 60, 300 et même 1800 %. Les plafonds n’ont pas de limite. Tout ce trafic portera ses fruits. Oncle Sam a l’argent. Prenons-le.

Bien entendu, tout cela n’est pas expliqué de manière aussi crue en temps de guerre. On l’enveloppe de discours sur le patriotisme, l’amour du pays et sur le fait ‘‘que nous devons faire des efforts’’. Pourtant les profits montent en flèche, grimpent et explosent… et sont empochés en toute sécurité. »

Il donne des exemples de ce marché de dupes particulièrement lucratif (les dupes étant le contribuable américain et les soldats), montrant que même dans un pays qui se revendique un modèle de libéralisme, les ronds-de-cuir à la Courteline sont plus vrais que nature ; ils n’ont rien vu (ou trop bien vu !) des commerçants ou des aigrefins sans scrupules qui profitaient du chantage au patriotisme pour s’embusquer et leur refiler une camelote (avec force pots de vins ?) dont l’utilité même n’était pas toujours avérée ; il note non sans humour des cas limites :

« De même, quelqu’un devait posséder un important stock de moustiquaires, puisque votre Oncle Sam s’est vu vendre 20 millions de filets pour que les soldats les utilisent à l’étranger. Je suppose que les gars étaient censés se les mettre sur le dos tandis qu’ils essayaient de s’endormir dans les tranchées boueuses — une main pour se gratter les morpions et l’autre pour chasser les rats autour. Eh bien, pas une seule de ces moustiquaires n’a atteint la France !

Bref, ces industriels prévenants voulaient être sûrs que chaque soldat dispose de son filet anti-moustique, puisque 40 millions de yards supplémentaires furent vendus à Oncle Sam. Il y avait de très bons bénéfices à faire dans les moustiquaires à cette époque, même s’il n’y avait aucun moustique en France (…) ».

Ou encore :

« Un patriote plein de ressource a ainsi vendu plus d’une centaine de clefs de 48 pouces à Oncle Sam. Oh, c’étaient de belles clefs ! Le seul problème, c’était que leur taille ne correspondait qu’à un seul type d’écrous : ceux qui fixent les turbines des chutes du Niagara. Eh bien, après qu’Oncle Sam les eut achetées et que le fabricant eut empoché l’argent, les clefs furent stockées dans des wagons de marchandises et baladées dans tous les États du pays afin de leur trouver une autre utilité. La signature de l’armistice porta un mauvais coup à notre fabricant, qui était sur le point de réaliser des écrous correspondant à la taille de ses clefs. Écrous qu’il avait également l’intention de vendre à votre Oncle Sam. » Je suppose que la taille de 48 pouces, si elle est exacte, indique la longueur des clefs et non leur diamètre de serrage. Elles n’en restent pas moins d’une dimension impressionnante ! On se demande, en effet, qu’elle aurait pu être l’utilité d’un tel outillage pour des applications militaires !

Ce coulage, organisé à grande échelle, portait sur tous types de fournitures militaires, y compris l’armement lourd, les avions, les navires de guerre… ; tout était bon pour traiter des affaires juteuses et empocher des bénéfices mirifiques…

Qui paye la note ?

Pour Butler, c’est certainement le contribuable américain, mais plus encore et de manière plus profonde, le soldat qui contribue, lui, au prix de son sang :

« Des garçons ayant une approche normale de la vie ont été extraits des champs, des bureaux, des usines et des salles de classe et incorporés. Ils furent dès lors remodelés. Transformés. On leur fit faire « demi-tour droite ! ». On leur fit considérer le meurtre comme un nouvel ordre du jour. On les mit côte à côte, et grâce à la psychologie de masse, ils furent entièrement modifiés. Nous nous sommes servis d’eux pendant deux ou trois ans. Nous les avons entraînés à accepter leur mort et celle de leur ennemi comme des faits normaux.

Puis nous les avons libérés de leurs obligations militaires et leur avons dit de faire de nouveau « demi-tour droite ! ». Mais cette fois, ils ont dû se débrouiller seuls, sans psychologie de masse, sans l’aide et les conseils d’officiers, sans propagande nationale pour favoriser leur réadaptation. Nous n’avions plus besoin d’eux. Alors on les a dispersés, sans discours, pas même de « trois minutes », ni parade à la Liberty Loane. De nombreux, de bien trop nombreux braves jeunes gens finirent ainsi, détruits mentalement, faute d’avoir pu réussir seuls le dernier « demi-tour droite ! »

Mais encore :

« De très beaux idéaux furent peints sur les affiches à l’intention de nos gars expédiés vers la mort. C’était la ‘‘Guerre pour la Paix’’. C’était ‘‘la guerre qui rendrait le monde plus sûr pour la démocratie’’ [Noter que l’écrasement de l’Irak, près d’un siècle plus tard, et la déstabilisation généralisée des pays du Moyen-Orient et de l’Asie centrale (Lybie, Syrie, Afghanistan, etc.), c’est toujours pour rendre le monde plus sûr, pour la Paix, pour la démocratie et… l’exploitation des richesses énergétiques !]. Mais tandis qu’ils s’éloignaient au pas, personne ne leur a précisé que leur départ et leur mort seraient associés à d’énormes profits. Personne n’a précisé à ces soldats américains qu’ils pourraient se faire descendre par des balles fabriquées ici par leurs propres frères. Personne ne leur a précisé que les navires sur lesquels ils naviguaient risquaient de se faire torpiller par des sous-marins dont le brevet appartient aux États-Unis. Non. On leur a juste dit que ça allait être une ‘‘glorieuse aventure’’ »

Butler n’oublie pas de rendre hommage aux mères américaines dans ce passage émouvant : attention aux excès de sensiblerie, mon Général, on ne gagne pas les guerres avec des sentiments ; on peut les éviter, c’est vrai, en les faisant parler au moment opportun :

« Alors à vous, MÈRES de notre nation je dis :

La seule manière qui vous reste de résister à toute l’hystérie provoquée par la guerre et les roulements de tambours, c’est de vous accrocher à l’amour que vous portez à vos garçons. Quand vous écoutez un discours bien formulé sur la guerre, eh ! bien, souvenez-vous que ce n’est que du bruit. Le plus important, c’est votre garçon. Et quelle que soit la quantité de bruit, elle ne compensera jamais la perte de votre garçon. Après avoir entendu un de ces discours, quand votre sang bouillonne et que vous vous sentez d’humeur à aller frapper quelqu’un comme Hitler, montez voir votre garçon dormir dans sa chambre. Vous le trouverez allongé, des oreillers dans tous les sens, enroulé dans les couvertures, profondément endormi. Regardez-le. Posez la main à l’endroit de son cou que vous aimiez embrasser lorsqu’il était bébé. Caressez doucement cet endroit. N’ayez pas peur de le réveiller, il sait que c’est vous. Regardez ce corps beau et fort (seuls les MEILLEURS sont choisis pour aller à la guerre). Regardez cette magnifique jeune créature qui est une partie de vous. Vous l’avez mis au monde. Vous en avez pris soin. Ce garçon a confiance en vous. C’est ce que vous lui avez appris, n’est-ce pas ? Et maintenant je vous le demande : allez-vous le laisser tomber ? Allez-vous laisser quelqu’un battre le tambour ou sonner le clairon de son départ en campagne ? Allez-vous le laisser se faire tuer ou estropier dans un pays étranger ? Si les mères d’Amérique éprouvent de la honte à invoquer l’amour qu’elles portent à leur enfant pour s’opposer à l’engagement du pays dans cette guerre, alors, quel argument nous restera-t-il à alléguer ? (…) »

Les Bush n’ont jamais dû entendre parler de Butler… Rappelons que lorsque qu’il écrit ces lignes, il est un opposant virulent à l’entrée en guerre des États-Unis contre l’Allemagne hitlérienne…

Mais pour faire cesser le racket de la guerre (Bon, pas de doute, il s’agit bien d’un racket… La seule manière de la faire exploser [cette escroquerie] est de faire en sorte que la guerre ne génère plus de profits.), il préconise une méthode radicale : enrôler les jeunes, et en amont, enrôler tous les fournisseurs de l’armée au salaire des gars dans les tranchées (30 $) ; tout le monde à la même enseigne, y compris :

« (…) tous les travailleurs, présidents, cadres, directeurs, administrateurs, banquiers… oh, oui !, et tous les généraux, amiraux, officiers, politiciens et toutes les personnes occupant un poste au gouvernement, que tout le monde dans le pays soit contraint de gagner un salaire mensuel n’excédant pas celui d’un soldat dans sa tranchée !

Que tous ces rois, ces magnats, ces hommes d’affaires, et tous ceux qui travaillent dans l’industrie de même que tous nos sénateurs, gouverneurs et maires donnent la moitié de leur salaire mensuel de 30 $ à leur famille, s’acquittent de leur assurance risque et achètent des Liberty bonds (1).

Et pourquoi pas ?

Ils ne risquent rien. Ni d’être tués ni d’être mutilés, ni de perdre la raison. Ils ne dorment pas dans les tranchées boueuses. Ils ne meurent pas de faim. Les soldats, si ! »

Appelant à la neutralité des États-Unis dans le conflit européen (Seconde Guerre mondiale), il se demande en quoi les américains seraient concernés par cette querelle qui secoue l’Europe — cette « fosse aux coqs que représente l’Europe »

« Il y a vingt-cinq ans, nous leur avons vendu des munitions. Puis nous nous sommes rendus sur place en personne afin de tirer d’affaire la Grande-Bretagne et la France. Pour les aider à inonder les champs du sang d’un quart de millions de nos meilleurs garçons — la fierté de notre virilité. Pour les aider à semer les graines de l’orgie actuelle — l’aventure nous a déjà coûté cinquante milliards de dollars.

Est-ce de notre faute si Hitler a réussi à se fabriquer une machine de guerre géante à la détente ultrasensible qui écrase tout sur son passage ? Sommes-NOUS responsables de l’incapacité de la Grande-Bretagne et de la France à se fabriquer une machine qui puisse l’arrêter ? Devons-NOUS, d’une manière ou d’une autre, nous sentir coupables si Hitler a commencé avant que ses adversaires soient prêts ? [C’est encore pire que cela, Général : ce sont bien les Anglais et les Français qui ont déclaré la guerre à l’Allemagne et non Hitler, et cela alors même qu’ils n’étaient en aucune manière, aussi bien psychologiquement que militairement, prêts à l’affronter, quoique les Français fussent bien équipés militairement, en matériel et en nombre…] Si tant est que la Grande-Bretagne et la France veuillent réellement stopper Hitler, sommes-NOUS censés rattraper leurs erreurs de préparation en prenant NOUS-mêmes des risques ? »

À la question 1, je répondrais : oui ! Les Américains sont en grande partie responsables du réarmement fulgurant de l’Allemagne, responsables d’avoir permis à Hitler de reconstituer l’armée la plus puissante du monde en six années seulement, la mieux organisée, la plus disciplinée, jamais égalée dans l’histoire moderne de l’humanité ; alors même que l’économie allemande était au tapis, et que le peuple allemand vivait encore sous le poids écrasant des indemnités de guerre infligées à l’Allemagne par les vainqueurs du Traité de Versailles. Aujourd’hui, cela est bien connu ; et l’on sait le rôle joué par les banquiers américains. Il ne fait aucun doute que des konzerns comme IG Farben ou des géants de l’armement et de l’industrie lourde comme Krupp et Thyssen ont tissé des relations industrielles de premier plan avec leurs homologues américains ; parallèlement, les milieux politico-financiers américains jouèrent Hitler et le NSDAP contre le parti communiste allemand devenu extrêmement puissant au début des années 1920. Peu regardants dans ce genre de conflits mettant en présence de nombreux belligérants, banquiers, industriels, trafiquants, spéculateurs de toutes sortes vendent et financent de tous côtés, soutiennent tout le monde contre tout le monde (voire en Europe, lors de la Première Guerre mondiale, le cas de Basile Zaharoff, le plus grand trafiquant d’armes de l’époque) ; à la fin des hostilités, ils se contentent de ramasser la mise, quand les belligérants sont à flanc, c’est-à-dire quand il est temps de récupérer les bénéfices de la reconstruction se cumulant avec les bénéfices de la destruction ; une façon de gagner sur tous les tableaux. Ainsi, pour parler de noms connus, un Prescott Bush et ses amis banquiers pouvaient soutenir Hitler contre le communisme, tandis que dans le même temps, un autre américain, Armand Hammer, faisait de fructueuses affaires avec le régime communiste stalinien d’URSS. D’autre part, il est avéré que des industriels américains, sous couvert ou non des autorités US, ont fourni à l’Union Soviétique, par les ports de la Baltique, et à grande échelle, différents types de matériels nécessaires au développement de l’industrie soviétique totalement obsolète et inadaptée.

Maintenant il faut se demander quelle aurait été l’attitude d’un Butler, face à l’évolution impérialiste des autorités gouvernementales de son pays, les États-Unis…

Qu’aurait-il pensé du Pentagone ? Qu’aurait-il pensé du complexe politico-militaro-industriel aujourd’hui ? Qu’aurait-il pensé de la CIA, de cette organisation criminelle officielle dont il faudrait des volumes pour recenser toutes les mauvaises actions commises à travers le monde ? Qu’aurait-il pensé de l’organisation des services secrets américains qui mènent une véritable guerre souterraine contre le monde entier, plus particulièrement contre la « Vieille Europe » et, d’une façon générale, contre les récalcitrants qui ne veulent pas se soumettre à l’hégémonie américano-sioniste ? Qu’aurait-il pansé du procès de Nuremberg et de son instrumentalisation au service des « vainqueurs » ? Qu’aurait-il pensé du Plan Marshall que je tiens, pour ma part, pour une escroquerie internationale parmi d’autres ? Qu’aurait-il pensé de l’organisation économique des États-Unis tendant à exploiter sans vergogne la main-d’œuvre des pays dits à bas-coûts, y compris les esclaves de la Chine communiste, après les esclaves du Mexique, puis annoncer triomphalement des marges de 400% et plus qui devraient lui rappeler des souvenirs ? Et encore, de son temps, ils avaient la « pudeur » de cacher leurs magouilles ; aujourd’hui, ils s’en vantent, ils en font un modèle économique, et il se trouve assez de demeurés en Europe pour trouver en cela le summum de la réussite capitaliste ! Qu’aurait-il pensé, lui le quaker, de la façon dont les Anglo-Américains ont réveillé cette horrifique lèpre intellectuelle et morale qu’on appelle l’islam — que je considère pour ma part non comme une religion mais comme un système politique du même niveau que le communisme —, et alors même qu’il était en état de mort clinique ? Qu’aurait-il pensé de la façon dont les mêmes ne se sont pas contenté de le réveiller, mais lui ont donné vie, ont instrumentalisé les fanatiques d’Allah, les ont armés dans le but de déstabiliser et d’entretenir la subversion dans presque toute l’étendue du Moyen-Orient, de l’Asie centrale, et d’une grand partie de l’Afrique du nord et subsaharienne ? Qu’aurait-il pensé de l’attaque aérienne des tours du WTC, à New York, le 11 septembre 2001 ? Qu’aurait-il pensé de la politique des Bush et de leur stratégie mondialiste, avec la stigmatisation des États voyous, alors qu’ils reflètent eux-mêmes ce que l’on peut imaginer de pire en matière de voyoucratie internationale ? De la définition d’un axe du mal, alors que le mal, il est au cœur même des États-Unis ? De leur théorie ahurissante d’un terrorisme sans cause permanent, perpétré par des créatures issues de leurs propres services secrets, parfois même en déléguant la guerre qu’ils font au monde à leurs vassaux européens, dont la France et l’Allemagne ? Et bien sûr, de l’incroyable et insupportable anéantissement de l’Irak, qui ravalerait presque un Bush junior et sa clique d’affairistes au niveau d’un Hitler ou d’un Staline ?… Qu’aurait-il pensé de la volonté des Bush et des néoconservateurs d’imposer le Nouvel Ordre Mondial ? Qu’aurait-il pensé du Fonds Monétaire International ? Qu’aurait-il pensé de la Banque Mondiale ? De l’innocente BRI (Banque des Règlements Internationaux de Bâle) ?... Savait-il déjà, à son époque, que, par le biais de la Réserve fédérale américaine, le plus grand État du monde était en réalité une entreprise privée soumise aux intérêts des grandes banques internationales ? Et l’on pourrait dire la même chose à propos de la City et du gouvernement britannique ?...

Pas de doute, Butler, honorable citoyen américain, se serait dressé vent debout contre cette politique expansionniste et impérialiste des Bush et successeurs, même s’il faut remonter plus haut et ne pas laisser à eux seuls toute la responsabilité de cette dérive incroyable des États-Unis, mus par une volonté rigide et paranoïaque de contrôler à terme le monde, de le soumettre unilatéralement à leur hégémonie avec leurs alliés sionistes. Mais je suis obligé d’ajouter que — quel que soit le respect que l’on doit aux Américains pour leur intervention armée en Europe — lors de la Seconde Guerre mondiale, ils n’ont pas laissé que des bons souvenirs ; des témoignages formels montrent que les soldats allemands faisaient souvent preuve d’une correction impeccable face à des soldats libérateurs venus d’Outre-Atlantique qui se comportaient comme des soudards ; d’autre part, l’implantation des bases américaines en France, au nom de la participation de celle-ci à l’Otan, a entraîné une floraison de bordels, asservissant nos filles, et faisant monter le taux de prostitution à des niveaux anormalement élevés dans les villes où ces bases militaires étaient implantées…

J’ai toujours pensé, je le dis, je le répète, que l’Amérique du Nord n’est pas le Nouveau Monde qu’elle se prétend, ni même un monde nouveau, encore moins la Jérusalem nouvelle dont les Pères fondateurs voyaient l’avènement imminent. Je vais même plus loin. Au vu de ces soixante dernières années, il est permis de se demander si l’influence des États-Unis n’a pas été plus nocive que celle du communisme international, en ce sens que le communisme s’autodétruit nécessairement, même si cela se passe dans la douleur, alors que les Américains distillent une forme de pourrissement insidieux qui touche toute la planète ; il se répand et se propage sous la bannière de la liberté comme une infection virale purulente, contaminant l’humanité jusqu’à soumettre celle-ci à une forme de servitude perverse l’entraînant joyeusement à la mort. D’instinct je me méfie de ces gens qui ne se satisfont pas de ce qu’ils ont sous leurs pieds et vont chercher des ailleurs improbables, de préférence chez les autres avec l’idée qu’ils feront toujours mieux ; c’est le cas des Juifs avec leur névrose phobique héréditaire de l’autochtone qui fait qu’ils ne se sentent nulle part chez eux mais sont partout où l’on peut tirer profit des autres ; c’est le cas des pionniers de l’Amérique venus de multiples Ailleurs, dont la vision d’un monde nouveau et meilleur n’est restée qu’un rêve évanescent, une utopie vaine et dérisoire pour les esprits simples, une escroquerie universelle pour les plus lucides. Le rêve américain n’existe pas, n’a jamais existé, n’existera jamais ; il n’est qu’illusion et fantasmagories scéniques tout juste bonnes à exalter l’admiration des imbéciles heureux : gare aux réveils à la gueule de bois. Je me demande encore si pour le bien de l’humanité, un pays comme les États-Unis devrait continuer à exister, quand je vois des pays continentaux comme la Russie (relativement protégée par la main ferme de Vladimir Poutine), la Chine, l’Inde, singer cet autre pays dans ce qu’il y a de plus horripilant dans sa volonté quasi-messianique de dominer le monde (le fameux Destin manifeste), et tenter de le supplanter dans ses rêves sanglants d’hégémonie. Cela dit, j’ai le plus grand respect pour le peuple américain profond ; le Général Butler, même si l’on n’est pas obligé de partager tous ses points de vue, est de ces héros authentiques de l’Amérique qui relèvent l’honneur de ce grand pays, de ce pays pourtant maudit par une grande partie de l’humanité… Je regrette qu’il n’y ait jamais eu un haut galonné chez nous, en France, un vrai soldat qui sait de quoi il parle (et pas une culotte de peau de l’administration), pour pleurer avec autant de sincérité la multitude des enfants du pays sacrifiés dans l’enfer de 14-18. (2008)

 —————————

1. Titres émis par le gouvernement américain pour soutenir leur engagement dans le conflit de la Seconde guerre mondiale. La première émission n’ayant pas été un franc succès, le gouvernement multiplia les points de vente et organisa une campagne patriotique de sensibilisation massive à l’aide d’affiches et la participation d’étoiles du cinéma.

Ff6 trait1 1