La libre pensée, ça existe encore ?

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Jadis, à l’occasion d’une période où je menais un apprentissage politique d’ailleurs fort aléatoire (il n’y a rien de plus contraire à la vraie politique que l’esprit théorique ou systémique), je m’étais penché sur ce qu’on appelle la « libre pensée » ; dans le même temps où j’avais également entrepris une étude sur un phénomène de névrose schizophrène vieux comme le monde, qui existait bien avant que Thomas More n’inventât le mot pris du grec : l’Utopie ou le rejet pathologique du monde réel.

En naviguant sur Internet, je tombe par hasard sur le site de la Fédération nationale de la Libre Pensée, constatant que celle-ci existe toujours. À l’époque, elle ne représentait déjà plus grand chose, faisant figure d’officine en voie d’extinction, seulement hantée par les vieux spectres anticléricaux et maçonniques de la Troisième République réglant leurs ultimes comptes avec l’Église catholique.

Ce qui avait attiré mon attention et ma curiosité de jeune homme, c’est l’accolage des mots libre, pensée, raison, athéisme, matérialisme, concepts toujours intéressants à étudier d’où qu’ils viennent. En somme, on s’élevait aux plus hauts sommets de ce que l’on aurait pu croire de la philosophie. J’allais vite déchanter. Il n’a pas fallu me frotter longtemps au discours exprimé par cette prétendue société de pensée pour constater qu’en fait de libre pensée, il s’agissait d’une organisation purement anticatholique, et seulement anticatholique. Cela n’allait pas plus loin que les ragots et les poncifs usés jusqu’à la corde habituellement déversés sur le catholicisme depuis que le Christ est mort sur la Croix… Et bien qu’on soit 20 siècles plus tard, le niveau intellectuel se révélait à peine supérieur à La Calotte, feuille satirique des défroqués de jadis voulant tourner en ridicule de son gros rire gras l’Église et ses servants, auquel on ajoute parfois des parodies dignes des mascarades de la Révolution, tel le baptême républicain singé sur le baptême catholique…

D’abord un focus sur cette expression « libre pensée » qui a le don de me donner des boutons… Il ne faut pas confondre « libre pensée » et « pensée libre », ce qui n’est pas du tout la même chose et peut même signifier son contraire. Les libres penseurs sont des penseurs autoproclamés, libres de l’on ne sait trop de quoi, mais certainement pas de leurs obsessions anticléricales. La pensée libre, c’est l’exercice de la pensée qui recouvre tous les champs de la réflexion humaine dans sa totalité, de la raison matérielle à la métaphysique (philosophie), de la métaphysique à la spiritualité, c’est-à-dire à la conscience de ce qui est plus fort que toute représentation matérielle, qui se situe à la conjonction des ordres naturel et surnaturel se superposant (théologie), et que l’Église résume sur la plan doctrinal sous le nom de Mystère divin. Divin, Dieu, signifiant la Force suprême (lumière, énergie) qui organise le Grand Tout ; libre aux uns d’affirmer que le grand tout n’existe que par lui-même ; libre à d’autres de considérer qu’il a pris toute sa vérité par la parole et l’exemple d’un modeste personnage du nom de Jésus-Christ, apparu sur terre pour rendre aux hommes leur dignité (par rapport à ce qu’ils étaient dans les civilisations préchrétiennes ou pré-christiques), leur dire qu’ils ne sont pas abandonnés de leur créateur, leur apporter la Foi, l’Espérance, le Salut, au nom de cette Force suprême, intérieure et extérieure, donc au nom de Dieu.

On a vite fait le tour des idées et de l’inévitable revue des « perversions » de l’Église : la femme qui n’aurait pas d’âme (s’ils étaient logiques avec eux-mêmes, ce sont les libres penseurs qui devraient se flatter de ne pas avoir d’âme !), la papesse Jeanne, les Croisades, l’Inquisition, le chevalier de la Barre, Michel Servet, le sac de Béziers « Tuez-les tous, Dieu reconnaîtra les siens », la bonne blague qui fait toujours son effet, la dénonciation de l’obscurantisme, des superstitions, de l’esprit rétrograde, de la pensée magique, j’en passe et des pires… Aucun esprit critique, simplement un parti pris sectaire aversif, plutôt contradictoire et singulier chez des gens qui se veulent détenteurs d’une pensée libre, critique et évoluée. Demandons-nous où ils avaient puisé toutes ces informations qui donnaient de l’Église l’image d’une secte intolérante et hypocrite ? Des sommes considérables de l’Histoire de l’Église, réalisées le plus souvent par des érudits religieux eux-mêmes, ce qui tend à prouver que la Sainte Institution du Christ n’avait rien à cacher, et qu’elle ne craint pas de se confronter à ses propres contradictions ; ils y ont pioché ce qu’ils cherchaient, en-dehors de toute saine analyse contextuelle et objective.

Totalement alignée sur la franc-maçonnerie dont elle est une filiale de terrain, la libre pensée vise surtout les milieux enseignants et se déploie au sein de l’école publique. Très active à la fin du XIXème siècle et au début du XXème, elle fait bien sûr référence aux grands anciens ; d’abord les fondateurs vénérés de l’École républicaine maçonnique et laïque : jules Ferry, Paul Bert, Ferdinand Buisson, Camille Sée, Jean Macé, etc. ; puis aux politiciens de la Troisième République ; enfin aux idéologues du XVIIème : Voltaire, Rousseau, Diderot, d’Holbach, Helvétius, l’incontournable curé Meslier et son Testament dont on dit qu’Helvétius en serait l’auteur ; bref, la clique des « Lumières » dont les lueurs assombries ne parviennent plus à nous « éclairer », aujourd’hui que le monde matérialiste et progressiste qu’ils ont appelé de leur vœu est en train de tourner à la débâcle, si ce n’est au désastre planétaire.

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Toujours habités par leurs vieilles lunes anticléricales, crispés sur des slogans ringards d’une bassesse déconcertante chez de prétendus « penseurs », du type de ceux qu’ils mettent en exergue sur la bannière de leur site : Ni Dieu ni Maître, À bas la calotte, Vive la sociale, slogans syndicaux niveau manif de rue ; ils n’en sortent pas… Ils s’acharnent autour de l’idée fumeuse de « laïcité » comme substitut à la religion, dont on attend encore d’en comprendre tant le contenu dogmatique que le rituel liturgique ; certains ne voient dans ces pseudos libres penseurs que des « bouffeurs de curés sans idéal » ; j’ajouterais : prisonniers de leurs préjugés idéologiques et incapables d’en sortir, de se confronter au monde réel. Quand on voit que le président de la LP est ce bon gros trotskiste de Marc Blondel, de surcroît franc-maçon, ancien secrétaire général de Force Ouvrière, amateur de bons cigares, de bonne chère et de bonne chair, on ne peut qu’être rassuré sur les prétentions intellectuelles de ces gens à vouloir apporter la lumière aux autres : il faudrait d’abord qu’ils soient éclairés eux-mêmes. Ils sont d’ailleurs très proches des anarchistes (Ni Dieu ni Maître est un slogan anarchiste), et s’inscrivent plus précisément dans la lignée anarchisme, libre pensée, franc-maçonnerie, matérialisme judéo-protestant ; ils sont également proches de l’Union rationaliste, autre filiale de la franc-maçonnerie, des organisations syndicales, mais aussi la gauche républicaine, voire libérale : socialiste, communiste, extrême gauche, droite libérale, etc. ; ils ne représentent aucune force réelle, mais foisonnent dans l’enseignement et la fonction publique.

Que des mosquées s’élèvent partout sur le territoire français ? Rien à dire. Du moment que les églises s’écroulent… Que l’islam impose sa loi et ses mœurs chez nous ? Qu’importe, ce ne sont pas des cathos. Que sectes et cultes divers se multiplient en France et poussent comme chiendent sur un terreau abandonné ? Sans intérêt. Que des chrétiens se fassent massacrer dans leurs pays, en Asie, en Afrique, au Moyen-Orient ? Pas concernés. Que leur école publique fétiche, laïque, gratuite, obligatoire (triple mensonge) soit devenue un vaste dépotoir à déchets sociaux, un incubateur destiné à la production de masse des futures générations de sous-hommes soumis au Nouvel Ordre Mondial ? Tout va bien. Que la liberté d’expression et par voie de conséquence la LIBERTÉ DE PENSER soit de plus en plus restreinte en France et soumise à une avalanche de lois liberticides ? Futilité. Que l’un des derniers dinosaures du communisme soutenu par les banquiers américains et européens transforme les Chinois en esclaves dans les usines du monde pour assurer le niveau de vie des consommateurs occidentaux ? Aucune importance. Que le système financier mondial soit à la veille d’un possible krach qui mette au régime sec les sociétés industrialisées et fasse ressurgir le spectre effrayant de la troisième guerre mondiale ? De quoi parle-t-on ?... Non, ce qui obsède ces penseurs à la petite semaine, ce sont les curés progressistes conciliaires qui sont parfois pire qu’eux, même s’ils ne sont plus qu’une quinzaine de milliers, dont les deux tiers ont dépassé l’âge limite… Et, bien sûr, la laïcité, elle-même religion dont personne n’a pu réellement définir un contenu autre que négatif, se voulant l’antidote définitif de la seule religion catholique.

Mais le pire, ce que je trouve le plus choquant, est que ces gens se sont approprié des vocables appartenant au langage de la philosophie et l’ont indûment détourné, alors que leurs discours ne sont que l’expression d’une aversion pathologique réduite à leurs obsessions monomaniaques. Ils font un usage abusif et inapproprié du mot raison, proprement scandaleux ; ils en ont même fait le titre de leur bulletin national. Or, la raison dont ils font usage est amputée, si je puis dire, de ce qui fait la raison d’être de la raison, c’est-à-dire la conscience que nous avons de l’absolu, de la transcendance, en un mot de quelque chose qui nous dépasse ; il n’y a pas de rationalité concevable sans la conscience de l’absolu, du parfait, de l’infini ; l’un, le relatif, nous rattache à notre condition matérielle ; l’autre, l’absolu, nous fait percevoir quelque chose qui est en nous, un sentiment de totalité, de plénitude, qui nous échappe et porte le nom d’Au-delà ; c’est le Mystère divin, la Foi en Dieu, comme rappelé ci-dessus ; il n’y a pas de foi sans raison ; il n’y a pas de raison sans foi ; le binôme marche sur deux pieds. On le sait depuis le premiers Pères de l’Église. Amputer la foi de la raison, c’est flétrir l’espérance, rendre vaine la vie, l’amoindrir, la désenchanter ; c’est ramener son existence à sa propre condition de mortel, la soumettre à une sorte de matérialisme desséchant voué au culte de la chose, qui compense à peine l’angoisse que suscite le vide métaphysique de son être psychique ; c’est ce que nous font vivre aujourd’hui les matérialistes dans ces dérives les plus mortifères : c’est le résultat de ceux qui nous imposent le monde « moderno-progressiste ».

Il est une autre obsession qui caractérise bien les libres penseurs, et qui se résume en un slogan régulièrement remis sur le tapis : « À fonds publics, école publique » ; il y a juste un léger détail qu’ils ne voient pas ou ne veulent pas voir et qui fait toute la différence : les fonds publics ne sont que des fonds privés collectivisés, alimentés par les impôts des contribuables du secteur privé qui créent de la valeur ajoutée… Alors Chiche ? Impôts privés à école privée et impôts publics à école publique ? L’argent étant privé, il n’y a pas d’argent public ; donc pas grand-chose à redistribuer à l’école publique. L’affaire serait vite pliée, et ils remballeraient leurs slogans imprudents… À quelque chose malheur est bon : les esprits forts y trouveraient quelques raisons de ravaler leur superbe. (2011)

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