La grande farce agricole

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Salon International de l'Agriculture

Faut-il préciser farce sinistre et cynique ?... Tous les ans, à la même époque et avec le même rituel, s’ouvre à Paris, Porte de Versailles, à grands coups de poncifs agricoles et de superlatifs émerveillés, le Salon International de l’Agriculture — de plus en plus international et de moins en moins national, comme le reste. Il s’ouvre, oui, mais sur l’une des plus parfaites impostures de notre société, véritable outrage de la ville à la campagne. Ce salon se veut une vitrine de la réalité agricole française, mais derrière la vitrine, une fois passée la mise en scène de ce grand barnum campagnard festif accompagné de bottes de paille, de son et de lumière, ce qu’offrent à voir la boutique et l’arrière-boutique de l’agriculture française n’a rien de commun avec le spectacle présenté en devanture. Chaque année, la ménagerie animale se voit concurrencée par cette autre ménagerie, politicienne celle-là, se déplaçant dans un mouvement grégaire, qui flattant le cul d’une accorte normande ici, qui levant le coude ou mangeant un bout sur le pouce, tout en n’ayant à l’esprit que de se faire tirer le portrait sous le crépitement des flashes, et de se la jouer plus bouseux que nature, le temps de serrer quelques paluches calleuses pour la photo. Vieux réflexe conditionné de la Troisième république, au temps où les campagnes étaient encore habitées par des paysans ; les notables parcouraient foires et comices pour se faire connaître des électeurs ; à ces époques reculées, ils avaient le teint plutôt rubicond, la barbe fleurie, et un embonpoint trahissant les dommages physiques causés par ces virées qui n’avaient rien de parcours ascétiques.

Mais ce qui pouvait encore passer jadis pour un folklore arrosé et plutôt bon enfant (une façon de parler : à cette époque, les confrontations politiques étaient plutôt rudes), est aujourd’hui devenu un spectacle de masse proprement insupportable et surtout indécent ; la plupart de ces politiciens, en campagne électorale permanente, toujours à s’exposer, toujours  à balader leur profil là où il y a un objectif, sont ceux qui ont largement contribué à la liquidation de la petite paysannerie familiale française ; parmi eux, se distingue le dénommé Jacques Chirac, celui qui se faisait régulièrement réélire depuis plus de 40 ans par les paysans corréziens ; le Chirac de toutes les manifestations agricoles locales, qui saucissonnait avec ses électeurs en sabots et ne dédaignait pas de partager le coup de gorgeon amical en leur compagnie pour les encourager à ne pas l’oublier dans l’isoloir. Oui, c’est ce Chirac-là, ex-ministre de l’agriculture, ex-président de la République, qui a contribué, et pas qu’un peu,  à l’éradication de la paysannerie française (même si le liquidateur officiel de cette même paysannerie a été sous de Gaulle, Edgard Pisani ; mais celui-ci n’a pas été premier ministre ni président de la République), comme il a, de la même façon, contribué à la destruction ethnique du peuple français ; et ce sont ses victimes qui le portent aux nues ; ce sont les pécores du SIA, des vrais ceux-là, qui l’acclament dans le brouhaha du salon alors qu’il n’est plus aux affaires, et lui réservent une ovation, tout en lui lançant avec des accents de midinettes : « Reviens, Jacques ! »

On ne veut pas s’en souvenir ou le rappeler, mais avant d’être un royaume, une république, un grand pays industriel, la France est, a d’abord été, a toujours été, jusqu’au début des années soixante du siècle dernier, une terre de paysans, une nation paysanne, créée de toutes pièces par les évêques, les moines, les curés et les seigneurs des temps anciens sur les ruines de l’Empire romain ; c’est sur le socle équilibré de cette paysannerie millénaire et familiale que s’est élevé notre grand et beau pays ; c’est elle qui a fourni les bras, les cœurs, trop souvent aussi les poitrines ; c’est cette solide paysannerie qui a porté à bout de bras et si généreusement notre pays durant des siècles, sous l’autorité bienveillante et maternelle de notre Sainte Mère l’Église catholique. Mais cela était insupportable à certains : il fallait écouter les sirènes de la modernité et faire entrer le « progrès » à la ferme coûte que coûte. À l’aide des méthodes américaines importées par le Plan Marshall (ils ont quand même hésité un temps entre le modèle américain et les kolkhozes du modèle soviétique, parce que, voyez-vous, il n’y avait pas de modèle français !), ils vont mettre au point une politique d’élimination systématique de la petite paysannerie au profit des grandes structures agro-industrielles. Les gaullistes se révéleront les maîtres d’œuvre de ce processus d’éradication, progressif certes, mais parfaitement éradicateur dans son application systématique ; en l’espace de soixante ans, ils auront fait passer le nombre d’agriculteurs de 4,7 millions à moins de 600 000 en 2010, tandis que dans le même temps la population à nourrir passait de 42 millions, dont 15 à 20% se nourrissant en autosuffisance, à 65 millions (?) et 0% en autosuffisance.

Il est vrai qu’il vaut mieux entretenir cinq millions de chômeurs, des centaines de milliers de camionneurs et de revendeurs qui transportent et diffusent les denrées de première nécessité, mais de dernière qualité que l’on importe des quatre coins de la planète, en grande partie pour subvenir aux besoins nutritionnels de la population française ; sans compter l’agro-business qui emploie d’autres centaines de milliers d’ouvriers à produire des substituts polluants qui empoisonnent la terre, ou des nourritures industrielles dévitalisées peuvant parfois se révéler dangereuses pour la santé… Tout cela ne gêne absolument pas nos politiciens républicains qui continuent, d’année en année, comme si de rien n’était, leur tapin électoral impudique au SIA, tout en sachant que la paysannerie d’aujourd’hui ne pèse plus très lourd dans le résultat des élections : ils sont là pour la photo. Ce qui importe, c’est de se montrer à l’occasion de cette grande foire annuelle et de faire le spectacle ; il faut être de ceux qui posent et pourront dire : j’y étais.

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À travers ce carnaval agricolesque, on essaie de nous vendre de la tradition, de l’authentique, des saveurs d’antan, des produits du terroir en direct de la ferme, des recettes à l’ancienne de nos grands-mères, j’en passe… Qu’ils les laissent tranquilles, nos grand-mères ! Il y a longtemps qu’elles n’existent plus nos grands-mères, qu’elles sont mortes et enterrées, qu’elles viennent d’ailleurs ou  qu’elles ont cédé la place à des donzelles sur le retour ayant passé l’essentiel de leur vie active dans la fonction publique, calfeutrées derrière un bureau de l’Administration à se faire les ongles ou à pilonner les touches de leur portable ; bref, ils nous vendent du paysan de jadis avec tout le folklore attrape-nigaud qui va avec… On essaie de faire croire au public parisien, bien naïf, bien peu connaisseur, et décidément gogo à bouffer de ce foin qu’on donne aux bêtes, qu’il vit un moment agreste et bucolique dans un véritable espace de campagne réelle déplacé en milieu urbain ; on lui montre les producteurs de spécialités régionales en sabots, dans leurs habits régionaux, comme étant les représentants de fabrications artisanales faites maison, dans la plus pure tradition ; et si l’on peut ajouter de père en fils depuis des générations, c’est encore mieux ; passée l’illusion scénique de ce grand foirail reconstitué, le reste du temps, c’est-à-dire 365 jours par an, zombie-citoyen n’a pour toute nourriture à se mettre sous la dent que la tortore ultra-chimiquée issue de l’agriculture industrielle intensive que lui propose son supermarché de quartier, et dont certains consommables transformés coûtent plus chers en emballage polychromique qu’en ingrédients organiques, ceux-ci n’étant rendus sapides voire comestibles que par l’ajout massif d’additifs chimiques dits techniques.

On présente à notre gogo urbain, zombi-citoyen et consommateur de malbouffe, de magnifiques bêtes à concours aux gabarits hors normes… Mais qui nous prouve que pour arriver aux standards de compétition, la seringue du véto n’a pas fait des miracles, que les stéroïdes et autres anabolisants qu’on a fait avaler à la brave bête ne sont pour rien dans la victoire finale ? Qui nous fera croire que ces animaux de compète ont été élevés à l’herbe ? Qui nous fera croire que tel coureur qui grimpe le Galibier en danseuse devant ses concurrents à la ramasse, n’a bu que de l’eau minérale ? Et pendant qu’un public ébahi à en devenir stupide s’extasie devant cette parade d’animaux d’exceptions, dans des milliers d’élevages industriels on soumet à la torture d’autres animaux dans des conditions concentrationnaires parfois atroces, où on les gave de nourritures dites « reconstituées », d’antibiotiques, de vaccins de toutes sortes, de tranquillisants pour qu’ils ne s’automutilent pas, qu’ils ne s’entre-tuent pas ou ne tournent pas fous ; qu’ils soient bovins, porcs, volailles, lapins, etc., vous retrouverez les traces de ces breuvages chimiques dans votre assiette et dans votre corps ; et en plus, vous ingurgiterez des denrées dévitalisées aux qualités organoleptiques nulles, appauvries en saveur et en nutriments, dont il faut la plupart du temps « exhausser » le goût avec mille artifices techniques.

Ce qu’on ne vous dira pas non plus, c’est que pour obtenir ces rendements mirifiques dont se vantent les tenants de l’agriculture industrielle, il faut la faire dépendre d’une consommation d’énergie considérable ; tant pour faire fonctionner le matériel agricole que pour produire pesticides et engrais, que pour cultiver sous serres et transporter les denrées périssables d’un point à l’autre, comprenons d’une région, d’un pays, d’un continent à l’autre… D’autre part, ce type d’agriculture qui ne connaît la terre que comme une esclave à qui l’on ferait rendre jusqu’à sa dernière goutte de sueur et de sang, est grande consommatrice, grande gaspilleuse d’eau. Des bilans ont été faits, montrant le coût exponentiel en énergie de ce type d’agriculture, d’autant qu’il faut inclure le coût de ses effets pervers, la dépollution, par exemple, et les frais d’hospitalisation des ouvriers agricoles contaminés. On sait que la manipulation des pesticides et autres intrants chimiques est responsable de la multiplication des cancers et autres maladies dégénératives chez les ouvriers agricoles, voire des amorces de changement de sexe (dépilation, augmentation de la poitrine, modification de la voix) ; on ne force pas impunément la nature, sans en payer lourdement les conséquences ; on ne prétend pas nourrir 100 personnes en moyenne par agriculteur, quand le paysan traditionnel de jadis en nourrissait naturellement dix fois moins avec l’énergie du soleil, mais avec dix fois plus de paysans. Aujourd’hui, les agriculteurs productivistes voient leurs revenus à la baisse, sont écrasés par les dettes et relèvent des subventions publiques comme de vulgaires fonctionnaires ; en fait d’agriculteurs, ils ne sont que des sous-traitants soumis à la pression des multinationales de l’agro-business, des banques, de l’administration publique, des organismes professionnels : de simples maillons intermédiaires plaqués au sol par la féroce loi des circuits spéculatifs et de la technocratie agricole ; ils n’ont aucune marge de manœuvre, plus d’indépendance ; résultat, pour s’en sortir, c’est la course au productivisme, la fuite en avant ; quand ils croulent sous les difficultés ou sont acculés à la faillite, il arrive qu’ils ne trouvent le salut que par le suicide, comme leurs anciens. On est loin de la solidarité qui soutenait jadis les gens des campagnes.

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Ce que vous ne verrez pas, non plus, dans ce qu’il est convenu d’appeler « la plus grande ferme de France », c’est l’agriculture biologique : elle y est interdite de séjour. Simple petit rappel à suivre. Dans les années 1960, la France était en tête de l’agriculture biologique dans le monde ; son avenir se profilait sous les meilleurs auspices ; l’une des méthodes agrobiologiques ayant le mieux réussi dans la pratique, la méthode Lemaire-Boucher, était en pointe. Mais cela ne plaisait pas à tout le monde ; tout d’abord aux premiers concernés, les industries de l’agroalimentaire, de l’agrochimie, de la grande distribution qui commençaient à émerger et à s’organiser en un puissant lobby agro-industriel. Les aspirations à une agriculture propre des uns ne pouvaient coïncider avec les intérêts à courte vue des autres ; l’éthique bio était en totale contradiction avec les exigences d’une agriculture à haut rendement, productiviste, polluante et mutilante. Le combat se révéla vite inégal. Dans la lutte du pot de terre contre le pot de fer, on connaît d’avance le vainqueur ; le lobby industriel torpilla l’agriculture biologique et triompha sur toute la ligne. Dans les années 60, l’agriculture biologique représentait environ 3% des terres agricoles : cinquante ans plus tard, elle piétine toujours au même niveau, si ce n’est au-dessous. Il est à noter que le caractère associatif de certains labels Bio et leur parti-pris idéologique excessif (le cas de Nature et Progrès) n’ont pas peu contribué à lui donner une mauvaise image dans le grand public, et à entraver son expansion.

Par la suite, l’agriculture biologique va être récupérée pour devenir un marqueur social à la mode chez les snobs et les crétins urbains, ou si vous préférez, elle va tomber en déshérence, coincée entre les bobos et les écolos. Tout de suite, le mythe qu’il faut tuer sans attendre : l’agriculture biologique n’a rien à voir avec l’écologie, et encore moins — et surtout pas ! — avec les pieds-nickelés de l’écologie politique ; elle est le fruit des recherches de techniciens, d’ingénieurs, d’agriculteurs passionnés. Ensuite, la presse aux ordres fera tout pour la déconsidérer, pour la présenter comme une marotte d’illuminés ne pensant qu’à retourner à l’état sauvage ; de la même façon que le lobby médico-pharmaceutique a torpillé les médecines naturelles, le lobby agro-industriel s’appuiera sur le nom et les titres de sommités scientifiques largement rétribuées pour flinguer l’agriculture biologique à l’arme lourde : merci la science !

Pour les journalistes ignares vendant de la copie à la ligne, elle est devenue un marronnier comme la rentrée des classes, les résultats du Bac ou le classement saisonnier des hôpitaux (le milieu médical est gros consommateur de news magazines) ; les mêmes âneries, les mêmes poncifs, sont scrupuleusement repris d’année en année. À croire qu’ils resservent le même article chaque fois qu’ils abordent le sujet. L’une de leurs expressions favorites est de répéter comme des perroquets des scies du genre : « La bio explose : elle redevient à la mode », comme s’il s’agissait d’une mode vestimentaire ! Suit une litanie de banalités virales qu’ils se transmettent par contamination de génération en génération… Mais aucun n’aura l’intelligence ni la présence d’esprit de constater qu’en soixante ans elle n’a pas bougé d’un pouce ! Pire, le lobby agro-industriel qui ne supporte pas que l’arme alimentaire lui échappe, pas davantage que la santé ou plutôt la maladie n’échappe au cartel des laboratoires pharmaceutiques, va finir par casser le logo AB, et faire en sorte que le cahier des charges officiel de certification soit dépourvu de réelle valeur. Du coup ils sont arrivés à ce qu’ils voulaient : récupérer la bio pour mieux lui faire barrage, et coller le logo officiel sur leurs propres produits afin d’améliorer les marges commerciales ; d’où l’apparition en force de la Bio dans les rayons des grandes surfaces où, cela va de soi, elle n’a pas sa place.

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Je ne rêve que d’une chose : que cette grande sarabande agricole annuelle qu’est le SIA  et qui n’est que le faux-nez présentable des grandes multinationales de l’agro-industrie, grande distribution comprise, soit un jour concurrencée par une sorte de contre-salon, de salon de l’agriculture familiale de type polyculture-élevage, représentant les bonnes pratiques d’une véritable agriculture de tradition, augmentée des façons culturales biologiques et d’un usage pertinent de certaines techniques de pointe ; à ne surtout pas confondre avec l’agriculture dite « raisonnable » (réseau Farre), inventée par les agrochimistes pour fourguer leur soupe infecte. Aujourd’hui, ils ont abandonné l’expression « agriculture raisonnable » pour lui trouver un nouveau masque plus présentable : « agriculture écologique ».

Je sens poindre votre incrédulité : « Là, Monsieur, vous rêvez… Regardez plutôt la réalité. Les anciennes fermes sont de plus en plus rachetées par les citadins pour les transformer en coquettes résidences secondaires, mais aussi par les étrangers, surtout les Européens du nord, qui renchérissent le prix des terres agricoles ; d’autre part, sous le bétonnage intensif et le mitage des paysages, les surfaces agricoles les plus fertiles ont tendance à disparaître ou à se réduire comme peau de chagrin, surtout à l’entour des villes. Les communes rurales ne veulent plus connaître l’agriculture ; elles ne voient d’avenir, pour contrecarrer la désertification des campagnes et retenir leurs derniers allocataires vivant des subsides de l’État, qu’en transformant les anciens espaces agricoles en centres de vacances, hôtellerie, camping à la ferme, chambres d’hôtes, gîtes ruraux, activités ludiques en tout genre : tourisme local, festivals, cheval, baignade et autres disciplines « out door ».

Dans les années 1960, les technocrates de l’époque rêvaient la France de l’an 2000 transformée en un vaste jardin du bonheur, tandis que les agriculteurs, ou ce qu’il en resterait, seraient devenus les jardiniers de la France ; les campagnes ne seraient plus qu’un immense champ de loisirs où on laisserait filer le temps qui passe en se la coulant douce… La belle vie, quoi ! Nous y sommes. Et pendant ce temps, on déforeste à tout va dans le monde pour libérer des terres arables à usage industriel (agrocarburants) autant qu’alimentaire qui passent sous le contrôle d’immenses fonds d’investissement spéculatifs obscurs et apatrides ; on dévaste, sur des surfaces hallucinantes, les grands bassins tropicaux d’Afrique, d’Asie,  d’Amazonie, des pays de l’Est pour nous nourrir, nous Français, Européens et autres pays industrialisés, pendant qu’on affame les populations de ces pays ; et cela, avec le concours des multinationales de l’agro-affairisme, toutes confondues : américaines, européennes, asiatiques ; lesquelles se félicitent de leurs super-rendements, en plus de bénéficier de trois récoltes par an, quand on s’en contente d’une seule en zone tempérée.

Je n’ai jamais très apprécié la littérature prophétique ni apocalyptique ; mais je dois reconnaître que quand on examine de près la réalité de notre pauvre monde qui ne cesse de s’enfoncer dans les abîmes de sa propre déchéance, certaines prophéties annonciatrices nous décryptent vraiment l’avenir tel qu’il se profile dans un horizon proche. La grande eschatologie est pour demain. (2011)

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Quand maman fait son marché

Ma mère était fille de petits paysans. Nous habitions Brive-la-Gaillarde, non loin du marché de la Guierle (chanté par Brassens). Le petit garçon que j’étais l’accompagnait souvent, surtout au moment des vacances. Les bras encombrés de ses paniers, c’était un spectacle de l’observer ; parfois elle s’habillait pour aller en ville après le marché, sans avoir à se changer ; élégante et chaussée de ses escarpins, en bonne fille de la terre ayant retenu les leçons de sa mère, elle traitait ses achats en patois périgourdin ; ce qui ne manquait pas de donner au tableau un petit air de Clochemerle. Elle commençait d’abord par faire un rapide tour d’horizon pour « sentir » le marché, apprécier au coup d’œil la qualité des produits exposés. Puis elle passait à l’offensive. C’était la guerre. La guerre des prix et de la qualité. Bien plus tard, une belle-sœur élevée plus ou moins aux Amériques — bonjour, le choc des cultures ! —, me dira : « Ta mère m’a appris à faire le marché ; mais il y a une chose que je ne pourrais jamais faire, c’est discuter les prix comme elle le fait. » Et c’est vrai qu’elle discutait le bout de gras au centime près ; trois centimes d’écart entre des bottes de radis, elle lançait à la paysanne sagement assise derrière ses cageots : « Vous êtes bien trop chère ! » ; comme si celle-ci avait voulu l’arnaquer. Et la brave femme de répliquer : « Il faut bien que je vive, madame. » Alors maman se détournait en hochant la tête et passait au suivant, faisant fi de ce genre de considération bassement matérielle.

Parfois, j’étais mal à l’aise : elle était sans pitié quand il s’agissait de discuter le prix ! Elle essorait le vendeur. Aujourd’hui, on passe à la caisse, et on paie, content pas content, la boustifaille industrielle que le supermarché impose au consommateur. Même pas sûr que les femmes savent ce qu’elles achètent. Achat réflexe, achat compulsif : elles tendent le bras et mettent dans le caddie. Et pourtant, c’était comme cela que les paysans procédaient. C’est le sens même du mot marché. Acheter n’est pas faire l’aumône. Il n’y avait pas d’étiquettes sur les produits puisque le prix variait en permanence. Je crois bien avoir vu passer à la maison toutes les espèces de légumes qui se cultivaient jadis. La négociation se faisait au contact, de gré à gré entre le producteur et l’acheteur ; la formule d’attaque rituelle était : « C’est combien ? » En ces temps qui ne sont pas si lointains, les prix se décidaient comme cela sur les marchés paysans d’antan ; ils ne se décidaient pas encore à Chicago !   

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Ne pas confondre « paysan » et entrepreneur agricole

Une petite anecdote va situer la problématique. La scène se passe en ville. Les agriculteurs sont arrivés en masse depuis le matin pour manifester leur mécontentement, juchés sur de puissants tracteurs aux roues démesurées. Ils sont garés sur un parking contigu à un grand jardin public du centre-ville, attendant la suite des événements. Combien de tracteurs ? Plusieurs dizaines probablement. Je passe le long de l’attroupement, spectateur indifférent, ne me sentant que peu, pour ne pas dire nullement concerné par les problèmes professionnels de l’agriculture moderne. Accrochée à une grille du jardin, j’aperçois une immense banderole portant cette inscription visible de loin : « Pas de pays sans paysans ! » Mon sang ne fait qu’un tour. Je dévie de mon chemin et interpelle un groupe d’agriculteurs occupés à palabrer.  

– Pardons, messieurs, c’est vous qui avez affiché ce slogan, dis-je en montrant la banderole ?... C’est vous les paysans ?...

– C’est nous, me répond en ajustant son béret, un brave homme au visage rond et rubicond. Pourquoi, qu’est-ce que vous croyez que nous sommes ?

– Je crois que vous êtes des exploitants agricoles, vous n’êtes pas des paysans. Des paysans, il n’y en a plus, ils sont morts, vous le savez. Ils sont morts, la paysannerie avec. Vous avez largement contribué à la faire disparaître ; même s’il est vrai que vous n’êtes pas les seuls responsables. Vous vous faites passer pour des paysans alors que vous êtes des entrepreneurs de la terre. On ne parle pas du même métier ni des mêmes gens.

– Et les millions de bouches à nourrir, vous en faites quoi, rétorque mon interlocuteur... Vous êtes contre le progrès ?

– Le progrès ! On pourrait en parler des heures… Je crois que nous allons tous en crever, du progrès… Pardonnez-moi, mais vous devriez décrocher la banderole. Ne serait-ce que par respect pour ceux qui vous ont précédé dans les siècles passés.

Inutile de dire que ma sortie jette un froid sur le petit groupe… N’ayant nulle intention de faire durer la discussion, je reprends mon chemin ; interloqués, ils me regardent partir dans un silence gêné. Cette anecdote mériterait un prolongement afin d’apporter des précisions, mais il faudrait y consacrer plusieurs pages, ne serait-ce que pour définir ce qu’est le véritable paysan ; ce qui implique d’intégrer dans la réflexion les principes d’autarcie ou d’autosuffisance.  

Si les Français, qui ont perdu tout contact avec la vie réelle — ils ont même perdu contact avec le sol, ils sont en état de lévitation existentielle — arrivent un jour à distinguer un paysan d’un industriel de la terre, ce sera déjà une victoire.

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