Haute littérature-1

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Il n’est point dans mon intention de me mêler des affaires de dames. De dames écrivaines, j’entends. La littérature féminine n’est point pour moi sujet d’intérêt majeur ni même mineur ; comme d’ailleurs la littérature française contemporaine dans son ensemble, que j’estime — ce n’est que mon avis — bourgeoise à l’excès, et même très petite-bourgeoise, en dépit de ses prétentions à se vouloir libertine voire libertaire ; une littérature d’un nombrilisme maladif qui confine à la fascination morbide du « Moi ». Je m’aime, donc j’existe ; ou je me hais, (haine de soi) donc j’existe dans l’autre qui n’est que le transfert de mon « Moi » sur lui, les deux étant la même manifestation démesurée du « Moi » sur tout le spectre de l’ego.

Nos écrivains modernes se veulent affranchis, émancipés des tabous de la société. Ils ne font que sacrifier au rite consensuel du conformisme ambiant. Beaucoup de ces beaux esprits oublient qu’il n’est rien de plus conformiste que de donner dans l’anticonformisme de posture. Je ne sais où j’ai lu que l’écrivaine Régine Deforges se présentait comme la continuatrice de la grande Colette. Sans nier le talent de Mme Deforges, il me semble tout de même que celle-ci est un ton au-dessous, et qu’avant de la rattraper, elle devra courir longtemps ; à mon avis, elle s’essoufflera. De plus, je ne suis pas sûr que ces dames aient eu, sur bien des choses de la vie, le même point de vue, même si l’une et l’autre, chacune à sa manière, passent pour avoir été de madrées polissonnes.

Mais pourquoi en viens-je à parler de Mme Deforges pour laquelle je n’ai, tout bien réfléchi, aucune considération particulière, ni personnelle, ni professionnelle ? Positionnée clairement à gauche, courant bobo gauche mondaine, elle n’est point, on s’en doute, de mes fréquentations intellectuelles. L’incongruité, probablement. Féministe à sa façon, elle est surtout connue du grand public pour être un auteur à succès ; elle passe aussi pour être écrivaine licencieuse, et traîne derrière elle une réputation sulfureuse (1). Déjà, pour une bourgeoise, être une écrivaine licencieuse, ça vous pose son personnage : tout à fait dans le prolongement de la jeune fille de bonne famille quelque peu dessalée, jetant son bonnet par-dessus les moulins et jouant à la femme affranchie sinon libérée ; libérée de ses complexes de petite provinciale sans tabous élevée chez les religieuses ; elle n’a jamais digéré la culpabilité du péché de chair professée par les Très Chères Sœurs. Il lui faudra plusieurs vies pour s’en remettre.

Mais j’ai retenu qu’elle est aussi connue pour l’admiration qu’elle porte à Fidel Castro, le dictateur communiste cubain, et à la Revolucion. Dans Cuba libre (huitième de la saga), elle nous présente le célèbre barbudo les bras chargés de victuailles, se mettant à la cuisine pour nous faire goûter ses spaghettis à la bolonaise. Un Fidel chou comme un papa gâteau, donnant des conseils paternels au « Che » (Ernesto Guevara : le mythique play-boy de la Revolucion, immortalisé à jamais par une photo culte le représentant avec sa tête de Jésus guérillero plus vraie que nature) (2), — lequel Che est poitrinaire, suite à une pneumopathie contractée dans sa jeunesse ; têtu, il ne veut rien entendre des conseils d’El Comandante, et continue à fumer des puros de cinquante centimètres qu’il fait fabriquer exprès pour lui. Le roman oscille entre l’eau de rose et l’initiation à la révolution. Instant savoureux le petit passage où l’héroïne fait lire à Fidel et au Che La Question du communiste Alleg. Réactions offusquées des deux compères de la révolution affichant des mines effarouchées de vieilles chaisières : « Comment, les Français osent faire ça ? » (Les tortures commises par l’Armée française en Algérie — pas celles commises par les fellaghas sur les Français et les harkis, évidemment !). L’héroïne, française, pour la beauté de la Revolucion, se donne corps et âme à la Cause ; elle se donne surtout de tout son corps en devenant la maîtresse de Camilo Cienfuegos, un des chefs rebelles, après avoir tâté de la révolution dans les bras d’Ernesto, tout en étant mariée et mère de famille. Pendant ce temps, son mari, Gaulliste et cocu par idéal si j’ai bien compris, se bat contre l’OAS en France, où l’extrême droite pointe son sale nez tordu. La suite logique de la saga, partie de la Résistance (La Bicyclette bleue), l’amènera à poursuivre sur les événements d’Algérie dans Alger, ville blanche… Il y est question des porteurs de valises dont elle rejoindra le combat avec son fils, à moins que le livre ne leur soit dédié ; bref, libertine et républicaine, très peu pour moi. Je vous renvoie à l’œuvre.

Puis je remarque, à l’occasion, que la dame tient également une chronique dans le quotidien communiste l’Humanité : le must ! Rien de plus chico, camarade, quand on est une petite bourgeoise en rupture de ban, que de signer un papier dans le journal des pue-la-sueur pour faire la nique aux gros bourgeois et les prendre à rebrousse-poil… Et puis mêler à la politique sa trouble réputation de grande prêtresse de la fesse libérée, cela vous a un fumet snob des plus grisants… Le summum de la femme émancipée et de l’audace libertaire réunies ! Dans les salons parisiens, dans les dîners mondains, c’est d’un chic, ma chère, tout ce qu’il y a de choc ! À faire gerber le grossium !

Depuis le début de cette lecture, vous commencez à me connaître : je suis une âme simple. Dans ma tête il se passe des choses ; des choses curieuses, comme des connexions automatiques qui se font spontanément, par association d’idées : auteur à succès, écrivaine licencieuse, admiratrice de Fidel Castro, chroniqueuse à l’Humanité... Tout y est… Je ne peux résister au désir de fustiger l’auguste fessier de cette honorable personne, fessier qu’elle dut avoir joli fut un temps, et qui constitua, n’en doutons point, l’inépuisable source d’inspiration de son œuvre. Certes, la littérature française ne va pas sortir grandie de cette contribution littéraire que je propose à l’édification des foules : je vous en demande bien humblement pardon ; mais les chichiteuses des beaux quartiers qui font de l’épate dans le genre snobinarde délurée, tout en y ajoutant une bonne dose de m’a-tu-vuisme peuple en provenance directe des bas quartiers, c’est décidément trop pour moi, surtout quand on sait ce que communisme veut dire… Autant de cuistrerie intellectuelle provenant d’une représentante du sexe féminin se voulant au top niveau de la modernité et de l’avant-garde progressiste chez les damnés de la gauche caviar, cela mérite quelques coups de pieds quelque part, fussent-ils des plus symboliques…

*

La scène se passe à l’occasion d’une réception chez le célèbre banquier Romulus Davidheim. Il reçoit en son hôtel particulier de la rue Vanneau à Neuilly. Son épouse, Sabine Davidheim née Gradulard-Morzydan, retrouve son amie Regina du Soufflet de la Forge.

— Sabine. Regina, ma chérie !... Enfin, toi !... Dans mes bras… Quel bonheur de te revoir !

— Regina. Et moi !... Si tu savais comme cela me fait plaisir... Il y a si longtemps !...

— Sabine. Avoue que c’est bien de ta faute, ma bonne chérie... Depuis que tu as pris ta carte au Parti et que tu chroniques à l’Huma, on n’a plus de nouvelles de toi... Et si tu me disais ce que tu deviens ?

— Regina. Oh, tu sais, avec toutes ces activités, je ne sais plus où j’en suis...

— Sabine. Allez ! Raconte...

— Regina. Par exemple, avec les camarades de la cellule Beria, nous faisons des débats d’idées.

— Sabine. Qu’est-ce que c’est des débats d’idées ?

— Regina. On se retrouve entre camarades du parti pour discuter politique. La dernière fois, nous nous sommes demandé si les conditions du prolétariat dans sa lutte contre la bourgeoisie étaient réunies pour sa transformation en classe dominante.

— Sabine. Et alors ?

— Regina. Alors, nous avons conclu que les contradictions du capitalisme n’étaient pas encore assez développées pour envisager la fin des rapports d’antagonismes entre la classe oppressive et la classe opprimée ; nous sommes obligés de reporter notre programme révolutionnaire visant à l’instauration de la dictature du prolétariat, condition du libre développement de chacun par le libre développement de tous et inversement.

— Sabine. Eh bien dis-donc, c’est drôlement pointu vos discussions politiques chez les communistes !...

— Regina. Tu parles !... Si tu voyais comme on bûche la question !... Je suis en train d’apprendre le Capital de Karl Marx, avec les potos... 2500 pages, petits caractères... Il y a du pain sur la planche. Le dernier qui a lu Marx in extenso est devenu fou. Oh, rassure-toi, je résisterai. On traite aussi de sujets plus concrets.

— Sabine. Par exemple, cachottière ?... Ne me cèle rien, tu sais que je suis curieuse de tout...

— Regina. La semaine dernière, on s’est réunis avec des potos... euh ! je veux dire avec des camarades du Comité d’Hygiène et de Sécurité CGT d’Hispano-Suiza à Levallois. Il y avait un grave problème de papier hygiénique à l’atelier 23. Des camarades se sont plaints. Quand ils tiraient une feuille, le paquet venait avec. Il fallait mettre fin à cette situation scandaleuse. Et intenable. Nous avons débattu pour savoir s’il valait mieux du papier en feuille ou en rouleau. Un camarade a fait remarquer que le rouleau, c’était un retour en arrière et qu’on ne pouvait pas revenir sur les acquis sociaux. Trop réac. « Oui, mais alors du molletonné » a fait remarquer un autre. « Bourgeois ! », s’est exclamé un troisième. « Bourgeois, bourgeois, vous en avez de bonnes ! » a rétorqué le deuxième. « Vous ne voulez tout de même pas qu’on utilise du papier journal ? Les hémorroïdes sont les mêmes pour tout le monde. Prolétaires et bourgeois sont égaux dans la douleur ». « Faux ! » a objecté un autre. « Eux, ils chopent les hémorroïdes avec des crus millésimés, nous avec du gros rouquin Mon Joli Village de chez Casino. Un vrai gratte-cul ! Les grands crus millésimés sont trop chers pour nous. Encore une injustice sociale à dénoncer ! »... Heureusement que Lulu Glandier a ramené le calme ; ils en seraient venus aux mains.

— Sabine. On ne s’ennuie pas dans vos réunions syndicales, dis-donc. Et ça s’est terminé comment ?

— Regina. Finalement la majorité a tranché pour le papier en rouleau, mais gaufré. Exceptionnellement, on a fait des concessions par respect pour les camarades qui ont l’anus sensible… Nous avons décidé de faire passer la lutte des classes au second plan…

— Sabine. J’espère que vous prenez le temps de vous détendre, quand même...

— Regina. Je veux, frangine !... Tiens, samedi, il faisait beau. On est allé casse-croûter au bord de la Seine avec trois potos... je veux dire avec trois camarades de la cellule Dzerjinski de Vitry. C’était super ! Entre parenthèses, notre Prospinou Lanternier avait amené une bouteille de Morchant… Un bon 12° des familles, avec un claquos coulant, je te dis pas… Même les mouches vertes se battaient pour avoir leur part !… On était vachement bien, sur une ancienne friche de la Société Industrielle des Chaux et Ciments Réfractaires, entre l’Usine chimique Rhône-Poulenc et la Grande Chaudronnerie de la Basse-Seine. Tu ne peux pas savoir à quel point cela fait du bien de se sentir prolétaire et d’être solidaire avec les camarades. C’est ça, la classe ouvrière !

— Sabine. Si j’ai bien compris, tu te bats pour plus de justice et d’égalité…

— Regina. Comme tu dis : plus de justice et d’égalité… On est resté là, avec les potos, toute la journée au grand air. Il y avait Marcel Chaminadour, Prosper Lanternier, et Raymond Belingard, celui qu’on appelle Raymond le Turbo...

— Sabine. Raymond le Turbo ?...

— Regina. Oui, Raymond est soudeur à l’autogène. Il travaille comme tuyauteur à la Grande Chaudronnerie. Paraît qu’il n’a pas son pareil pour allumer sa Boyard d’un coup de chalumeau... Bref, ce fut une journée inoubliable, agréablement passée avec de vrais copains de convictions... Sauf que le Marcel Chaminadour s’est permis des gestes déplacés envers moi...

— Sabine. Ah ?

— Regina. Il a posé ses grosses pattes velues sur mes seins.

— Sabine. Oh !

— Regina. Je ne me suis pas laissé faire, tu penses !

— Sabine. Han ! Des ouvriers qui sentent le bouc... avec des gros doigts et des croissants sous les ongles... C’est follement excitant, dis-donc ! Continue !...

— Regina. Et les deux autres qui regardaient sans rien dire ! Ils avaient les yeux brillants, le regard fixe. Je voyais bien ce qu’ils disaient, leurs yeux... Ils disaient… Ils disaient : « Si Cécel se tape Regina, on se la fait après ».

— Sabine. Oh ! les mufles !

— Regina. J’ai vite remis tout le monde à sa place. Ce n’est pas parce que je suis une écrivaine licencieuse qu’il faut me manquer de respect. Au Parti, ils n’aiment pas trop ça.

— Sabine. Tu as bien fait. J’aurais réagi comme toi... Enfin, presque...

— Regina. Tu disais ?

— Sabine. Je pensais à mon plombier…

— Regina. Bah ! tu sais, les hommes nous prennent pour des petits nuages douillets. Ils aiment se reposer dessus de temps en temps… Il faut les comprendre…

— Sabine. Tu as des projets pour l’avenir ?

— Regina. Oui. J’ai prévu de retourner à Cuba. Je vais rejoindre Fidel.

— Sabine. Fidel !... Ah ! Fidel ! Fidel !... Quel bonheur, ma chérie !... C’est toi qui en as de la chance, dis !... Le lider maximum... le Mythe de la Révolution... Le Jefe !… El socialismo u la muerta ! C’est-y pas une devise sublime, ça ? Le socialisme ou la mort !… Ça te prend aux tripes comme le cri du prolétaire au fond de la mine. Tu vas à la Havane ?

— Regina. Non, à Santiago de Cuba...

— Sabine. Santiago de Cuba !... La mer, le sable chaud, les cocotiers... L’île enchanteresse, ses hôtels « resort », ses prisons politiques modèles, ses jineteras (3). Cuba est très couru par les tour-opérateurs, en ce moment.

— Regina. Fidel m’a réservé une suite au Hilton de la Playa Mayor El Segundo de las Cabrias. On doit se retrouver pour mettre au point mon prochain livre.

— Sabine. Allez, dis-moi le titre... Je vois déjà tes chers lecteurs haleter d’impatience.

— Regina. Ah non, c’est un secret !

— Sabine. Pour ta petite Sabine… Rien que pour moi…

— Regina. Bon, parce que c’est toi, Sabine… Comment adapter le modèle cubain à la France ?

Sabine se dirige vers une table où sont servis des toasts de caviar et de saumon fumé. Elle prend deux coupes de Dom Pérignon, en offre une à Regina et lève son verre.

— Sabine. À ta réussite et à la Révolution !... Approche-toi, affreuse mutine, que je dépose un doux baiser sur ton front (elle s’exécute)... Tu sais que tu me surprendras toujours ?...

*

D’accord, je force un peu le trait. Mais que voulez-vous, avec les affranchis, même en exagérant, on n’est jamais loin de la réalité. Cet impromptu — très incongru, j’en conviens — pour dire ceci :

1) Même avec une casquette et un bleu de chauffe, une bourgeoise restera une bourgeoise, elle ne sera jamais une « prolétaire » ; et une prêtresse du c.., restera une prêtresse du c.., quoi qu’il arrive. Chacun à sa place.

2) Je maintiens que le communisme est une affaire d’intellectuels bourgeois en rupture avec leur milieu social (et non une affaire d’ouvriers : une problématique dont ils se fichent pas mal), des intellectuels qui n’ont jamais réussi à résoudre leurs propres contradictions ni à solder les conflits internes qui les oppose psychologiquement à la société. Les révolutions n’ont jamais été que l’expression d’une forme de romantisme utopique pratiquée par des demi-sel de l’intellect, quel que soit le prétexte idéologique, quel que soit le jargon dont ils habillent leurs discours. Comme tout rêve utopique, qui n’est en fin de compte qu’un déni du réel s’achevant le plus souvent dans le tragique, le romantisme révolutionnaire s’abolit sur le constat de son propre échec et se transforme en romantisme sanglant : les victimes doivent sacraliser l’idéal et transcender le mythe. Peu importe l’erreur, c’est le mythe qui compte, c’est lui qui reste. Le mythe doit être sanctifié puis instrumentalisé en rituel liturgique destiné à l’édification des peuples.

L’important, ce n’est pas que le dictateur chilien Augusto Pinochet ait sauvé son pays d’une révolution à la soviétique soutenue par les Cubains même s’il a été soutenu par les Américains, et qu’il l’ait rendu à la « démocratie » après l’avoir relevé ; l’important, n’est pas que le dictateur cubain Castro soit une franche canaille utilisant tous les artifices de l’idéologie pour maintenir depuis plus de quarante ans son pays sous sa botte, tout en accusant les Américains de mettre celui-ci sous embargo et d’affamer son peuple, le meilleur service qu’ils pouvaient lui rendre ; non, l’important est que le romantisme révolutionnaire le désigne comme un mythe livré à l’admiration des foules, comme ce rêveur impénitent d’Ernesto Guevara, tandis qu’un Pinochet doit être obligatoirement décrété salaud définitif et infréquentable ; un salaud que l’Angleterre, violant tous les usages diplomatiques et les lois de la simple hospitalité, se devra d’arrêter et de maintenir en résidence surveillée au nom d’une prétendue « compétence universelle », alors qu’il était de passage sur son territoire. Pinochet fut, à cette période, le dernier dictateur militaire de l’Occident encore vivant : on en était pas encore au terrorisme islamique ; toute l’internationale gauchiste s’est ruée sur lui, s’accrochant à ses basques. Ils n’avaient que celui-là à se mettre sous la dent ; tels des chiens enragés, ils lui ont plantés les crocs dans le gras des fesses, et ne l’ont jamais lâché.

3) Les ouvriers, la « classe ouvrière » comme ils disent, sont les grands perdants de l’Histoire sociale de ces deux derniers siècles. Ils ont servi de prétexte à fomenter des révolutions. Ceux qui ont fait les révolutions, les ont toujours faites avec des arguments idéologiques pour eux-mêmes d’abord, pour se venger des autres, puis prendre leurs places, leurs pompes, leurs privilèges. Comment prendre la place des autres, sinon en énervant le plus grand nombre, en attisant ses frustrations et ses aigreurs contre le plus petit nombre nécessairement minoritaire du pouvoir ? Et où trouve-t-on le plus grand nombre ? Dans les masses ouvrières, bien sûr. Ou dans les masses paysannes. On les a persuadés qu’ils étaient exploités, opprimés — ce qui, dans une certaine mesure, était vrai ; mais ils ne voyaient pas qu’ils tombaient dans un régime d’oppression bien pire en se faisant les instruments de ceux-là même qui suscitaient les subversions avec le concours des multinationales US. On leur a promis de les libérer, on leur a promis le bonheur ; on les a armés, on les a appelés le « peuple », et on les a lancés les uns contre les autres pour s’entre-tuer. Quand les révolutions se sont achevées, qu’ils ont demandé des comptes, puisqu’on leur avait promis que tout serait facile et qu’ils connaîtraient des jours meilleurs, on leur a fait comprendre qu’ils n’avaient rien à dire. On leur a intimé l’ordre de retourner qui à l’usine, qui aux champs. Puis on leur a expliqué que la révolution ce n’était pas pour le bien des particuliers, mais pour le bien général. Comme les révolutionnaires au pouvoir représentent le bien général, c’est-à-dire eux-mêmes, la révolution était donc bien faite pour eux, pour satisfaire des fantasmes de justice qu’ils confondent avec règlements de comptes personnels, pour satisfaire leurs rêves d’utopie qu’ils confondent avec leur soif de prébendes… Et le « peuple » abusé comme toujours avait fait la révolution pour d’autres, pour ses commanditaires, les premiers à tirer profit des guerres civiles exterminatrices. Toutes les révolutions se sont déroulées sur ce schéma. Absolument toutes.

4) L’effet « Cuba » a déstabilisé l’ensemble des pays latino-américains déjà fragilisés par la poussée du marxisme, et par une instabilité politique généralisée. L’Union soviétique et ses satellites profiteront de cette faiblesse chronique pour mener un travail de sape terriblement destructif. Les idéologies marxistes ont ravagé ces pays, provoquant en réaction des dictatures militaires soutenues et instrumentalisées par les Américains, ainsi qu’une poussée anarchique du libéralisme le plus débridé. Cet effet de bascule beaucoup plus prononcé dans les pays d’Amérique du Sud que dans les autres républiques d’Europe n’est certes pas propice à créer un climat apaisé ; mais cette alternance de social et de capital presque schizophrénique est néanmoins maintenue artificiellement au profit des parties en cause ; elle satisfait tout le monde : les marxistes parce qu’ils y trouvent du grain à moudre, les multinationales, parce qu’elles exploitent ces pays ; elles n’ont pas intérêt à ce qu’ils deviennent des nations fortes afin de conserver leur emprise et maintenir les niveaux de salaires au plus bas. Communisme, socialisme, libéralisme, ou mieux capitalisme d’État et capitalisme privé ont toujours joué à deux une partie d’échecs qui maintient des deux côtés les peuples asservis en état d’infériorité maximale ; si pour l’instant la situation est le statut quo, l’objectif à terme est que les deux fusionnent : capitalisme et socialisme fusionnés, cela s’appelle capitalisme d’État, cela s’appelle système totalitaire ; ce n’est que le retour du communisme ou néo-communisme, la machine à tuer les peuples et à fabriquer des esclaves, présentée sous les oripeaux du Nouvel Ordre Mondial.

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1. Régine Deforges, attirée sur le tard de sa vie par le mystère de Jeanne d’Arc et ses compagnons d’armes, racontait qu’elle avait jadis sollicité la plume de l’historien dit « iconoclaste » Henri Guillemin pour préfacer un roman pornographique intitulé : Les turpitudes de Jeanne d’Arc et de Gilles de Rais (quel merveilleux bon goût !) ; l’historien, catholique quoique réputé de gauche, lui répondit après avoir lu le manuscrit : « Vous ne voulez pas que je fasse ça à ma chère Jeanne ? ».

2. Si la célèbre photographie n’avait pas fixé le portrait du Che, il est probable que son nom serait aujourd’hui inconnu du grand public ; et s’il n’avait été servi par un physique de don juan, si au contraire il avait été chauve, bedonnant, court sur pattes, les jambes torses, personne n’aurait su qu’il avait existé ; il aurait été un guérillero comme un autre, et il n’y aurait jamais eu de mythe Guevara dans la jeunesse gauchiste du monde entier…

L’histoire de cette photo est le résultat, comme souvent, des circonstances et du hasard. On peut y voir malgré tout un coup de génie. Elle a été considérée comme « LA » photo du XXe siècle, parmi une centaine d’autres. L’auteur en est le photographe officiel du régime cubain, Alberto Gutierrez, dit Korda, ancien photographe de mode rallié à la Révolution. À l’occasion d’un de ces discours fleuves dont Castro avait le secret (suite à un attentat perpétré contre un bateau livrant des armes dans le port de La Havane, attentat qui fit une centaine de morts), il fut chargé de suivre deux hôtes de marque invités par le régime : Jean-Paul Sartre et Simone de Beauvoir, présents au même moment à Cuba. À la fin du discours, alors que les officiels quittent la tribune, Guevara s’avance sur le devant de l’estrade pour contempler la foule immense qui se disperse ; d’où, sur la photo, cet étonnant regard qui paraît impénétrable et lointain. Korda, qui se trouvait près de la tribune officielle, le saisit avec son objectif, à la volée. Il n’y aura que deux photos. Korda ne sait pas encore qu’il tient dans sa boîte l’image du siècle. Il ne le saura que sept ans plus tard, quand un fabriquant italien de tee-shirts lui demandera des clichés pour symboliser la révolution cubaine. Le Che aurait vu cette photo, mais elle ne l’a pas intéressé ; c’est pourtant cette icône prise à la sauvette qui va contribuer à populariser le mythe, et deviendra l’une des photographies les plus reproduites dans le monde. Remarquons que si cette photo avait été prise quelques années plus tard, on aurait vu un Che empâté aux traits du visage alourdis, probablement travaillé par l’évolution de sa maladie tout autant que par sa vie d’aventurier ; il se savait arrivé au bout de la course, condamné à terme, autant sur le plan de la santé que sur le plan politique.

Type même du beau ténébreux, de l’hidalgo sud-américain, l’Argentin Ernesto Guevara de la Serna aurait pu tenir le rôle de Zorro maintes fois mis en scène à Hollywood, mais un Zorro exalté, à la cervelle manifestement encombrée des scories du marxisme ; bon médecin, guérillero courageux (il ira au moins jusqu’au bout de ses idées, fussent-elles vaines et utopiques, voire meurtrières), il se révélera cependant un politicien médiocre, au caractère peu souple et imprévisible, au point que Castro lui-même l’écartera du pouvoir. De plus, le Caballero passe pour avoir été un temps le nettoyeur impitoyable de la Cabagna, la prison politique de La Havane. Il reprendra sa vie errante d’aventurier révolutionnaire, échouera en Afrique, puis retournera en Amérique du Sud, toujours avec l’idée d’y transporter la subversion. C’est en Bolivie qu’il sera capturé par les forces spéciales boliviennes, appuyées par des agents de la CIA. Ne voulant pas lui laisser l’occasion de transformer son procès en une tribune de propagande à la gloire de la révolution, le président de la Bolivie, le général Barrientos, donnera l’ordre stupide de l’exécuter sur-le-champ. Du même coup, il l’érigeait en martyr et le faisait entrer dans la légende ; le culte du Che commençait et la photographie en portrait arrivait providentiellement pour magnifier l’icône.

3. Jeunes filles pauvres monnayant leurs charmes aux touristes pour améliorer l’ordinaire.

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