Grève

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Un mois, cela a duré… Un mois, je vous dis. Un mois de cauchemar, de folie furieuse : la plus longue grève qu’il m’ait été donné de voir défiler sous mes fenêtres depuis dix ans que j’habite le centre-ville ; que des grèves ou rassemblements revendicatifs divers et variés, parfois jusqu’à dix dans l’année… Il y a des gens qui n’ont que ça à faire dans leur vie agitée de cloportes revendicatifs : faire grève. Contre qui ? Contre quoi ? Peu importe, l’important est de faire grève et de montrer qu’on est contre ; de montrer qu’on est contre parce que, nous souffrons d’être mal nés, mal dégauchis, mal débourrés dans nos têtes ; ce n’est pas notre faute, nous sommes victimes ; victimes de nos parents, victimes de l’État, victimes des patrons, victimes de la société, victimes de tous les autres qui en ont plus que nous et nous moins qu’eux. C’est injuste : la jalousie sociale nous ronge l’âme, l’envie nous dévore de l’intérieur ; on ne sait pas ce qu’on veut, mais on le veut et on le fait savoir…

En la circonstance, il s’agit de fonctionnaires ; mais quelle autre corporation pourrait s’offrir le luxe, au nom des luttes sociales, de se mettre en grève un mois durant ? Des fonctionnaires tout à leurs revendications, à la défense de leurs « droits acquis », de leurs avantages sociaux, comme ils disent — de leurs privilèges, pour être plus précis —, s’emparant de la rue, occupant l’espace urbain, bloquant la circulation, au mépris du public et de l’ordre social dont ils se prétendent les « serviteurs », m’empêchant parfois d’accéder à mon domicile, au point d’avoir failli en venir aux mains, enchaînant défilé sur défilé avec démonstrations de protestations où la provocation gratuite le dispute au grotesque grandiloquent ; des braillards bardés de fanions et de calicots rouges du syndicat communiste CGT, escortés des inévitables officines gauchistes subventionnées par l’État républicain et de tous les traîne-savates et autres parasites sociaux à la gamelle publique, hurlant, gueulant, beuglant des slogans débiles, vulgaires, dans un bruit d’enfer, de pétards, de tambourins, de sirènes, de chants dits « révolutionnaires »…

Pour avoir été témoin forcé de ces manifestations syndicales, le détail qui m’a toujours frappé, et d’une certaine façon amusé, c’est le style des tronches du cégétiste de base. Autrement dit, si le délit de sale gueule est une infraction passible de contravention ailleurs, à la CGT, c’est le contraire : le délit de belle gueule est carrément rédhibitoire. Jolies filles et gars bien balancés, s’abstenir, vous n’êtes pas les bienvenus au syndicat. Passons sur les trognes des gros bras, faux durs gras du bide aux amples bajoues enluminées par un usage intensif du pastaga et autres stimulants alcoolisés, et attardons-nous sur les femmes ; on dirait qu’ils les choisissent avec obligation de composer leur personnage et de jouer leur partition dans le style maritorne hideuse ou sarment de vigne desséché, dégaines de pauvresses fatiguées arborant des mines de déterrées comme si elles sortaient du fond de la mine ou d’un haut fourneau en action, l’air triste, le visage défait, les traits avachis, coiffées de l’avant-veille avec un bouquet de ronces en guise de brosses à cheveux. Je me demande d’ailleurs si ce ne sont pas toujours les mêmes qui sont de la revue, moyennant un viatique d’encouragement. On a les moyens à la CGT : grand merci aux abonnés de l’EDF et aux valises du grand patronat. Je ne peux m’empêcher d’en imaginer certaines, de retour à la maison, se précipitant devant la glace pour se redonner de l’allure et du pompon, ne serait-ce que pour ne pas trop détonner devant les collègues de travail… pour celles qui travaillent.

 Il n’y aurait pas le traditionnel concert des gueulards et gueulardes de service s’égosillant dans les amplis à s’en faire péter les cordes vocales, c’eût été pour moi un spectacle réjouissant dont je ne me lasse pas. On n’a pas souvent l’occasion de voir défiler des saltimbanques échappés de la Cour des miracles se la jouant lumpenprolétariat d’opérette dans la plus pure tradition des damnés de la terre, façon Zola ou Hugo, victimes de la révolution industrielle et de son cortège de misère, et qui ne vont pas sans rappeler, s’agissant des femmes, les pétroleuses de la Commune ou les tricoteuses, ces fameuses hurleuses du temps où les jacobins dominaient la Convention.

Mais c’est ainsi, il faut s’y faire… Un mois de ce spectacle infernal imposé, presque quotidien, déprimant, assommant, spectacle qui donne une bien piètre image de l’humanité. Mais qu’est-ce que l’humanité peut attendre de fonctionnaires à la vue basse, bornés par les limites de leur cerveau de bureaucrates, dans un pays devenu le royaume des fonctionnaires hauts et subalternes qui se croient tout permis, et s’arrogent tous les droits au détriment du citoyen qui trime comme une bête de somme et paye ses impôts ? Que peut-elle espérer de parasites sociaux, suceurs du sang des contribuables, qui ne créent rien, ne produisent rien, ne sont même pas tenus à l’obligation de résultat, mais exigent à leur endroit tout et tout de suite ? Avec en plus, la considération. Quelle impudeur, quel manque de décence de la part de gens qui ont un emploi à vie, n’ont pas à se soucier du lendemain, et, qui, par-dessus le marché, ne cessent de pleurer la bouche pleine sur leur sort !

 Bref ! Quinze jours n’ont pas passés que, rebelote, j’ai droit de nouveau à un défilé dans la rue. Ah, non ! Ça ne va pas recommencer !... Suffit l’occupation de l’espace public et les entraves à la liberté du citoyen !... Mais là, ô surprise !... Que vois-je ? Qu’entends-je ?... Pour être un changement, c’est un changement !… Cette fois le défilé dure à peine plus d’une heure. Mais une heure de charme, de délice, de beauté, de ravissement, d’extase. Heureux contraste qui va largement me dédommager du précédent. Elles sont environ 1600 gymnastes venues de toute la France pour participer à un championnat national. Que des filles ! De ma vie, je n’en ai vu autant à la fois : impressionnant. Et il est vrai que le contraste est saisissant. Il fait beau, l’air est léger. Je me sens bien. Elles avancent d’une foulée souple et cadencée, se suivant en rang, par groupes détachés, ravissantes dans leurs body respectifs aux multiples couleurs ; elles chantent à tue-tête, riant, rythmant joyeusement le son des fanfares accompagnatrices qui précèdent chaque groupe selon sa ville d’origine. De délicieux bouquets de jeunes filles en fleur, un déferlement de jeunesse, un crépitement de vie qui vous remonte le moral, et me fait oublier d’un coup ce mois sombre à rayer du calendrier, où je n’ai vu que le triste spectacle d’une humanité tapageuse, composée de contestataires professionnels et d’agités du bocal déferlant dans les rues comme des reflux d’égouts malodorants.

Je les regarde défiler, ces pimpantes représentantes de la gent féminine, jeunes et fraîches comme un renouveau printanier, le cœur enjoué, alors que d’habitude je suis parfaitement indifférent aux majorettes ; je suis même réservé sur le phénomène. En la circonstance, il ne s’agit pas de majorettes, mais de sportives ; elles me paraissent plus saines ; en tout cas de corps, c’est visible. J’en suis d’autant plus ému que j’ai moi-même été gymnaste durant cinq ans — le sport anti-médiatique par excellence —, alors que j’aurais dû être rugbyman ; mais la fréquentation de deux-cents jeunes merdaillons qui n’avaient de sportif que leur mentalité de futurs supporters de la gueule, m’aura vite dissuadé de mener l’expérience plus loin ; ils manifestaient déjà tous les caractères de ceux qui remplissent les stades et qu’on retrouve d’une certaine façon chez les écumeurs de rues de la CGT et autres syndicats… Bref, l’homme en moi ne peut réprimer des pulsions attendries devant cette floraison de bassins féminins ondulant au même rythme, tous parfaitement formés, déjà prêts, déjà dans l’attente, pour nombre d’entre elles, de recevoir la vie, de la porter, de la transmettre, de la propager. Aucune concupiscence dans mon propos : le bonheur d’admirer le spectacle de la nature dans ce qu’elle a de plus réussi à offrir à nos regards éblouis. Rendons grâce à Dieu de nous donner à apprécier la beauté juvénile de ces demoiselles — il nous donne assez de saloperies à voir et à vivre ! — à travers la perfection des courbes, des arrondis, des galbes, délicatesses charnelles du corps féminin, le tout équilibré avec bonheur, dans une généreuse et exquise harmonie des formes.

Je les vois bien toutes ces jeunes filles, donnant la vie, libérant de la chrysalide maternelle leur supplément de chair : l’enfant… Catastrophe ! Le supplément de chair arrive à la vie en gueulant lui aussi ; il braille son mécontentement, fait savoir qu’il est là, dans un concert de cris à vous percer les tympans. Il revendique déjà, le petit branleur ! Il revendique son droit à la tétée. Les yeux à peine ouverts, déjà fonctionnaire lui aussi, déjà assisté. Il faudra corriger cela avec l’éducation. Pour certains, c’est trop tard : ils n’évolueront jamais et iront grossir les rangs de la piétaille revendicatrice permanente. Toute leur vie ils continueront à beugler dans les rues de nos ville, à taper sur des casseroles ou à faire exploser des pétards pour réclamer la tétée du gouvernement ; incapables de se prendre en charge, de s’assumer en êtres responsables, ils téteront les mamelles de la vache à lait France jusqu’à leur mort. La fonction publique dans notre sainte trinité républicaine, c’est réellement le nivellement par l’inférieur !

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