Faut-il tuer le Père Noël ?

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En cette fin d’année 2015, à Limoges, nous sommes à deux semaines de Noël. C’est la première fois que l’ouverture des magasins le dimanche, décrétée par le gouvernement socialo-communiste de la République française, est officiellement appliquée à la veille des fêtes de fin d’année. Évidemment, et comme d’habitude en régime républicain, sans la moindre consultation populaire. Je vais donc d’un pas tranquille, en ce premier dimanche non férié, sur la place de la République où ont été édifiés une cinquantaine de chalets, parmi lesquels se mêlent des aires agrémentées de jeux d’hiver dédiés à la glisse, et destinés aux enfants. Déjà cette manie toute récente d’installer des chalets la veille de Noël est une tradition locale qui nous vient semble-t-il d’Alsace, plus précisément de Strasbourg, peut-être aussi des pays de l’Est ; elle n’appartient donc pas à la tradition des autres régions française. Quoi qu’il en soit, le succès est au rendez-vous : les gens se précipitent ; même si ce n’est que de la bricole proposée à la vente, c’est une occasion de plus de céder à l’achat compulsif, particulièrement exacerbé chez les consommateurs en période de fêtes. Et puis les enfants font vendre.

Une entrée du Monoprix local, situé dans un ancien cinéma du centre-ville, donne sur la place ; en ce dimanche, le magasin est ouvert comme un jour de semaine ordinaire ; je rentre, croise des clients encore épars ; je suis surpris qu’on puisse avoir des courses à faire un dimanche après-midi dans un grand magasin : on se demande comment la France a pu exister avant cette innovation « sociale », tellement elle devenait pressante. Comme disent les anglo-saxons : « Je ne peux pas attendre… » Oui, comment la France a-t-elle pu exister jusqu’à ce jour sans l’ouverture des magasins le dimanche ? Je longe les rayons, puis sors du côté opposé qui donne sur l’artère la plus commerçante, l’avenue Jean-Jaurès ; je traverse l’avenue pour enfiler, toujours tout droit, la rue du Clocher ; dans la rue du Clocher, on est au cœur du dispositif commercial de la ville. Nous sommes l’après-midi, presque tous les magasins sont ouverts, la foule est dense ; le dimanche est vraiment devenu un jour comme les autres. L’aspect tranquille et familier des rues qui succède à l’activité des jours de semaines, n’est plus. En remontant la rue, je passe devant une boutique italienne de produits cosmétiques qui vient juste d’ouvrir ; je n’ai pas le sens acheteur des femmes, et j’ignore ce qui les précipite vers cette boutique plus que vers l’une des trois autres qui font le même commerce : probablement une question de prix (discount ?) ; les femmes ont un radar spécial qui les conduit là où il faut être pour acheter au moment où il le faut : la boutique est bondée de clientes agglutinées, toujours affublées de ces horreurs de collants anti-viol, pour acheter rouges à lèvres, fonds de teints, crèmes de beauté… Je me répète qu’on est dimanche, que pas une pense que ce n’est quand même pas un jour comme un autre, et que, visiblement, elles n’ont pas à l’esprit de se demander ce que peut bien représenter ou pas le dimanche ; la femme moderne n’est qu’un moteur obsessionnel réglé pour acheter et consommer ; elle est programmée dès l’enfance pour cela. La femme est décidément le marqueur le plus performant de notre société : un excellent baromètre social et économique.   

Je continue toujours tout droit, et débouche sur la place de la Motte ; là, de nouveau un marché éphémère ; pas de chalets, mais des tentes où des artisans locaux plus traditionnels proposent leurs spécialités diverses et variées, de préférence alimentaires ; si je continue toujours tout droit, je me heurte enfin aux murs des halles centrales dont les portes sont closes, paradoxalement seule structure commerciale encore fermée le dimanche après-midi.

Que des magasins ouverts, avec, il est vrai, de plus en plus de vitrines vides pour cause de fermeture définitive. Concurrence d’internet et des grandes surfaces… Peut-être conjoncture. Néanmoins, l’extra-centre-ville ne désemplit pas : consommer rassure, donne le sentiment de vivre quelque chose de lumineux et d’exaltant ; revenir à la maison avec des sacs bien garnis euphorise et prouve l’existence. La vie est belle, on se sent bien ; que des gens joyeux animés de la fièvre acheteuse, allant, venant, affairés comme si enfin ils accédaient à quelque chose d’important qui manquait jusqu’alors à leur vie, comme s’ils n’attendaient plus que ce jour autrefois béni de Dieu pour combler ce manque. Le dimanche, jour férié chrétien, sauf le matin pour les commerçants aux activités de service, n’existe plus, n’est plus respecté ; même Dieu se reposait le septième jour ; c’est trop demander à ses créatures de l’imiter ; les marchands ont réussi à obtenir ce qu’ils cherchaient depuis longtemps : faire sauter le jour sacré du repos dominical, une tradition immémoriale qui remonte à la nuit des temps. Et tout me dit que ces marchands d’un certain type, si vous voyez ce que je veux dire, ne sont pas les seuls à avoir pesé de toute leur influence pour arriver à leurs fins : banaliser le dimanche, transformer l’esprit de famille et le jour de la Foi chrétienne en rituel acheteur. Ils ne pouvaient trouver mieux pour achever de démanteler une civilisation bimillénaire qui se désagrège par pans entiers, à la vitesse de l’ouragan qui détruit tout sur son passage.

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Mais il n’y a pas que le dimanche ; il y a aussi la fête chrétienne de Noël, fête de la Nativité de notre Seigneur, qui commémore chaque année, au moment de la messe de Minuit, la naissance du Christ ; et à cette fête de la Nativité, la tradition a joint celle des enfants et de la famille. Que reste-t-il de cette fête de Noël aujourd’hui ? Que reste-t-il de la tradition chrétienne ? Rien ou presque, sinon un bonhomme avec une barbe blanche, habillé de rouge, pur symbole de la boulimie consumériste étatsunienne qui a contaminé l’Europe entière ; il a très largement contribué à prolonger l’infantilisme quasi pathologique des adultes, et à faire, pour certains enfants, des attardés dès la plus tendre enfance par l’accumulation de jouets qui n’ont pour seul objet que de satisfaire leurs caprices ou de les provoquer, et comme conséquences pour d’autres qu’ils n’atteindront jamais l’âge de la maturité. Si l’on veut choyer ses enfants, la meilleure façon est encore de les aimer à travers les choses simples de la vie, et de désirer pour eux une bonne éducation, pas de les gâter avec des jouets insignifiants. La fête de Noël, fête chrétienne par excellence avec Pâques, a dégénéré en une vulgaire occasion de faire la fête pour la fête, de consommer pour consommer — c’est curieux, tout de même, que ce rite ne soit pas aussi une occasion de jeûner —, de remplir les caisses des commerçants, terminaux de la chaîne consumériste, d’entretenir de faux sentiments familiaux totalement superficiels devant une table de réveillon bien garnie, avant de remettre ça le jour du premier de l’An pour oublier dans les vapeurs de l’alcool et l’énervement festif qu’on existe. Enfin, je veux dire, pour oublier qu’on n’existe plus…

Mais la fête de Noël possède en cette année 2015 une autre particularité : toute cette débauche d’achats débute trois semaines à peine après l’attentat islamiste de Paris ayant fait 130 morts, 350 blessés, dont de nombreux en garderont à vie de graves séquelles. La peur est vite oubliée, les victimes encore plus vite. Il est urgent que la vie reprenne, les affaires aussi ; 130 consommateurs assassinés et un lieu de « spectacles » transformé pour l’occasion en boucherie hallal, après tout ce n’est que douze jours de tués sur les routes de France ; on ne compte pas les blessés ; donc on ne va pas s’arrêter de vivre pour si peu… Consommer est devenu une sorte d’accoutumance toxique que le Veau d’Or a réussi à inoculer par contagion à l’humanité entière ; le vivre ensemble par la consommation ; consommateurs de tous les pays, unissez-vous ! Le dernier leitmotiv du Père abusivement dit Noël. Priver M. Toulemonde de sa boulimie de consommation, ce serait le mettre en présence du vide vertigineux de son existence et lui faire mesurer l’ampleur fatale de son propre néant ; et comme tout individu privé de sa drogue, il pourrait devenir dangereux : par exemple se précipiter dans les urnes pour voter sa peur de vivre ; comprenons sa peur de manquer.  

Le souvenir que j’ai de mes Noël d’enfant, c’est le goût amer de l’instant cadeau ; la satisfaction passagère d’un désir évanescent que ne réussit pas à combler l’aspect matériel et purement superficiel de l’intention ; frustration qu’aggravait parfois les tensions entre papa et maman ; toujours le mot de trop qui fait mal et qu’on ne sait pas garder pour soi. C’est cela aussi Noël. Heureusement, il y avait aussi de joyeux et bons moments passés en famille. Si au fond je rêvais d’un cadeau d’adulte, ce serait d’estourbir le Père Noël, de le noyer, de le pendre, de le neutraliser par tous les moyens, puis de reporter la fête profane du même nom sous un autre nom au début de l’année — la fête laïque ou païenne du Nouvel An ou de l’An Nouveau, par exemple — ; dès lors, achetez, dépensez, buvez, mangez, roulez sous la table, engueulez-vous, battez-vous si vous voulez, ce n’est plus de ma vie ; ce que je demande, c’est que la vraie fête de la Nativité redevienne ce qu’elle était auparavant : une commémoration chrétienne et même catholique, avec le repas en famille devant la crèche, avant la messe de Minuit, et les cadeaux familiaux après l’office que l’on trouve en rentrant à la maison ; puis le repas amélioré jour de Noël… Et qu’on rende à Dieu ce qui est à Dieu : la naissance de son Fils, l’incarnation du Dieu fait homme, fût-elle aussi symbolisation des rythmes de la vie en ce solstice d’hiver.

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