De l'entreprise à la politique

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J’ai toujours travaillé en entreprise. Pour moi, il était hors de question d’entrer dans une quelconque Administration publique et devenir fonctionnaire ; cette éventualité même me révulsait ; je ne voyais dans la fonction publique qu’une corporation de planqués à vie, sans colonne vertébrale, incapables de la moindre prise de risque dans l’existence, et de plus totalement asservis par les syndicats communistes, de gauche ou d’extrême gauche. Mon anticommunisme est inné, même si je fus probablement influencé par l’opinion de mon brave père, employé et artisan, qui avait eu à subir dans sa famille les conséquences funestes des grandes grèves de 1920 dans les Ateliers du chemin de Fer à Périgueux (réseau Paris-Orléans) ; des grèves dures conduites par la CGT et les bolcheviques d’un Parti communiste tout nouveau et conquérant. Il ne fallait pas lui parler de la CGT ni du Parti communiste. Cette aversion de la fonction publique peut apparaître chez moi comme la manifestation d’un parti pris anticommuniste viscéral et sans nuance, mais c’est ainsi : anti-communiste cérébral et viscéral ;  et ce n’est certainement pas de savoir que l’appareil d’État d’un pays comme la France est encore au vingt et unième siècle sous le joug d’un statut communiste de la fonction publique dit « Thorez » qui adoucira ma position ; même si j’admets qu’il y a dans le secteur public, comme dans le privé et dans toutes les catégories, des gens méritants, dévoués, très conscients de leurs devoirs, dont le premier pour un fonctionnaire : servir ! Mais quelque chose me dit qu’ils sont loin d’être la majorité !

Adolescent, je n’avais qu’une idée en tête : créer ma propre entreprise ; peut-être parce que, là encore, je subissais l’influence de mon père. Mais je crois que j’avais un gros besoin de me colleter à la vie, de ne devoir mon pain et mon avenir qu’à moi-même et non à l’État ; l’idée de m’encroûter dans un bureau de l’Administration et de devoir mon salaire (mon traitement !) aux prélèvements obligatoires payés par le contribuable, m’était insupportable ; je ne voulais rien devoir à l’État, encore moins à des gens que l’État aurait obligé à régler mes fins de mois, ma retraite et mes « acquis sociaux ». Il faut dire que nous étions au début des fameuses Trente Glorieuses et que tout était possible. C’est donc vers l’âge de quinze ans que j’entrais dans la vie active comme apprenti géomètre. Papa avait relevé une annonce dans la feuille locale : « Je t’ai trouvé du travail. Toi qui aime la nature, cela devrait te plaire », m’avait-il dit en me balançant le journal en pleine figure, alors que je feignassais, affalé dans un fauteuil à bayer aux corneilles. Excellente introduction à la vie responsable. Pas de discussions inutiles, au fait... J’aime la nature, certes, et dans la nature la terre paysanne, mais l’emploi ne me convenait pas ; je préférais m’orienter dans l’industrie. Des événements familiaux firent qu’un an plus tard je quittai Brive pour me retrouver avec papa à Nancy. Et c’est dans le bâtiment que j’allais faire mes premières armes. Puis j’irai d’emploi en emploi, jusqu’à l’âge de vingt-quatre ans où je me tournerai vers le commercial, dans le domaine de la fourniture générale pour l’industrie, jusqu’à l’âge de quarante ans.

Dès lors, ma vie va prendre une tournure radicale : l’entrée en politique ; mais être patriote allait pour moi devenir un cauchemar avec perte d’emploi et retour aux petits boulots. Cette décision me mettait quasiment au banc de la société — une société moderne, il faut l’avouer, décadente et excessivement matérialiste, à laquelle je ne trouvais beaucoup d’appétence ni d’honneur à appartenir. De plus, cette période de ma vie arrivait au moment même où l’on me proposait de prendre la direction commerciale d’une entreprise dans le même secteur professionnel. La rupture était brutale, mais tel devait être mon destin ; je l’avais pressenti à l’occasion des événements de Mai 68 ; à ce moment-là je travaillais à Paris dans une entreprise de chauffage ; j’avais vécu les événements sur place, de fond en comble. Cette pseudo révolution estudiantine qui allait servir de point de départ à la descente aux enfers de la France, était aussi le point de départ d’une rumination qui allait déboucher, quinze ans plus tard, sur mon engagement en politique. Désormais, adieu l’espérance d’une carrière pleine d’avenir, bonjour l’errance sociale et les mauvais coups du sort, oubliée l’idée de reprendre ou créer une entreprise...

Alors que dire de cette période de ma vie active ? Que j’en n’ai gardé que des bons souvenirs et une certaine expérience de la vie. Dans l’ensemble, je n’ai eu qu’à me louer de mes relations professionnelles, tant du côté de mes collègues de travail que de la clientèle, à l’exception des quelques caractériels ou personnages à la personnalité douteuse que l’on croise parfois dans le cours de l’existence, qui peuvent tuer la bonne entente et pourrir l’ambiance au travail : c’est vrai dans tous domaines... Je me suis toujours bien entendu avec mes patrons ; ils étaient encore de la génération des gens qui se font eux-mêmes, le plus souvent créateurs de leurs entreprises ; nous partagions en somme une certaine vision commune des choses ; ils n’étaient pas encore formaté par l’université ou les grandes écoles ; et les grandes écoles comme les universités n’étaient pas encore devenues des étouffoirs de l’intelligence ; ils avaient une expérience concrète du travail et du contact humain direct ; ils savaient en apprécier le sel de la vie ; un patron ayant réussi dans son entreprise ne peut être tout à fait un imbécile, sinon l’entreprise n’existe pas ; chef d’entreprise est une porte irrémédiablement fermée aux incapables, fussent-ils hautement diplômés, aux incompétents, bras cassés, forts en gueules, et autres aigrefins ayant tendance à confondre la caisse avec le compte en banque... Alors ils font de la politique. Et vous les retrouvez dans les assemblées élues : il paraît qu’ils représentent le peuple !

Durant ma période commerciale d’une quinzaine d’année, qui s’est partagée entre la Lorraine et le Limousin, j’ai quotidiennement sillonné les routes de campagne ; la première était évidemment plus industrialisée que le second. Des vallées vosgiennes avec leurs usines textiles et leurs papeteries au fil de l’eau, aux forges et fonderies antédiluviennes de la Haute-Marne, dont certaines devaient dater de Louis XIV, de la grande métallurgie aux charbonnages et aux usines chimiques de la Moselle et de la Meurthe et Moselle, des fromageries industrielles aux industries agroalimentaires d’un peu partout, toute usine d’où dépassait une cheminée était un client potentiel pour moi. Ce n’est pas sans émotion parfois que je traversais cette France du travail qui représentait une fraction de ce que fut sa puissance créatrice ; je trouvais une certaine poésie mélancolique à longer les grandes aciéries et leur enchevêtrement de métal, y circulant parfois à mes risques et périls, à la recherche de mon chemin — et sans casque de protection à l’époque ! Ce serait évidemment impossible aujourd’hui... Cette industrie lourde symbolisait pour certains une forme d’asservissement de la machine humaine, pour d’autres la fierté de participer au progrès. Nombre de ces grandes usines ont été vendues ou rasées pour faire place à des aires ludiques ; avec probablement l’intention de remonter le moral des populations locales : vous pensiez qu’on vous a abêti de labeur à travailler dans des usines polluantes et rouillées ; maintenant on vous abêtit à ne rien faire avec des jeux idiots.

J’ai longuement fréquenté le monde du travail sur le tas, que ce soient les ouvriers ou les cadres maisons, et j’y ai rencontré beaucoup de sympathie ; j’ai entretenu de bonnes relations avec des gens dont on a du mal à comprendre et à imaginer, à travers leurs conversations, surtout dans le monde ouvrier, qu’ils puissent voter communiste aux élections tant politiques que syndicales. Et pourtant !... Certes, à cette époque, on pouvait admettre qu’ils n’étaient pas informés ou plutôt qu’ils étaient désinformés ; on leur mentait en leur infusant ces idéologies politiques sordides ; mais aujourd’hui, tout le monde sait ou n’a pas d’excuses de ne pas savoir ce que sont réellement le communisme, le socialisme, le libéralisme, et que dès l’apparition des syndicats dits « révolutionnaires », dont la CGT, plus tard FO et autres, le grand patronat s’est empressé de les museler, aussi simplement que d’acheter les leaders syndicalistes qui se vendent au premier venu comme des filles de joie. Ainsi que l’a avoué assez cyniquement un représentant des industries de la métallurgie, pour justifier la valse des valises de billets de banque qui circulaient sous les tables : « Il faut du liquide pour fluidifier les relations sociales » ; ce que ne démentira pas le rapport Perruchot sur le financement des syndicats, rapport tellement explosif qu’il fut un temps censuré...

Jeune homme, aurais-je aujourd’hui le même attrait pour l’entreprise privée, tel que je l’ai eu au début de ma carrière ? Avec l’évolution des mentalités dites modernes qui règnent à notre époque dans le monde économique et financier, certainement pas. Aujourd’hui, les entreprises ne sont plus dirigées par des patrons au sens strict du terme (ou des héritiers qui maintiennent haut le pavillon familial), mais par des employés de service de haut niveau cooptés, issus des grandes écoles, quand ce n’est pas par copinage politique ou au sein des réseaux glauques comme les milieux homosexuels ou la franc-maçonnerie. Nombre de ces pseudo-patrons ne sont que des spéculateurs ayant capitalisé sur des entreprises que d’autres ont créées. Le réseau des anciens élèves des écoles, les alumnis pour parler globish (même si c’est du latin), est quasiment le canal obligé des postulants ambitieux. Il est même recommandé d’avoir un ou des banquiers dans sa manche, voire des politiciens bien en cour. Les mots, le langage, l’état d’esprit, tout a changé sous l’influence du monde anglo-saxon dans les entreprises françaises. D’abord, les directeurs du personnel sont devenus des DRH, ce qui ne se résume pas à un simple changement de mots ; ce n’était plus des dirigeants mais des quasi curés laïques que ne gênent pas la perspective de tailler à la hache dans les effectifs de la maison, si nécessaire... Les entreprises elles-mêmes sont devenues des sectes où l’on sacrifie à l’éthique, à la philosophie, à la culture, aux valeurs maison ou universelle, bref, à un humanisme de pacotille, en signe de dévotion collective aux incontournables droits de l’homme et à la diversité ; une liturgie rituelle spécialement adaptée au personnel, à la clientèle, à l’image de l’entreprise, au politiquement correct, histoire de se donner bonne conscience à peu de frais (1).

Avec le globish, mélange de langage autochtone et d’anglais, on atteint des sommets de snobisme entrepreneurial ; on multiple les anglicismes dans les slogans publicitaires, jusqu’au simple magasin de centre-ville qui cède à la mode. Au moment où je rédige ces lignes, un organisme itinérant, dédiée à l’entreprise, s’intitule sans complexes French Tech Fab pour faire du job dating ; La French Fab capitalise sur la French Tech et la French Touch nous dit le site de cet organisme, dont un argument publicitaire affirme qu’il est un signe de ralliement et de fierté français ; heureusement qu’ils le disent eux-mêmes, nous ne l’aurions pas cru. De même on désigne les créations d’entreprises ou « jeunes pousses » du mot anglais start-up ou startup, mot ayant tendance à provoquer chez moi des éruptions cutanées chaque fois que je l’entends... Tout cela manifeste l’expression d’un modernisme superficiel et arrogant, dénotant surtout l’avilissement de gens qui ont le mental vassalisé par leurs maîtres ; ici, c’est la soumission complète à la domination de la sous culture anglo-saxonne ou anglo-américaine. Et pour illustrer cet abaissement civilisationnel, on remarquera que les dites starteupes sont créées non pour elles-mêmes, mais pour être revendues, si possible aux Américains ou aux Chinois qui payent bien, en tirer un maximum de profit, puis acheter la maison, la voiture, le bateau de ses rêves et se la couler douce. On est loin de l’entreprise de papa.

Mieux ou pire, les ex-Écoles de commerce sont devenues des business-school, où tout suinte l’américanolâtrie servile ; les diplômes sont des Mba, des Bachelors, des Phd, des Graduate school ; tout est américanisé, jusqu’à l’uniforme imité, avec la tarte à pizza sur la tête qu’on lance en l’air à la fin des examens. Si vous voulez faire du Lifelong learning, obtenir un Master spécialisé strategy & management of international et profiter du Track big data and artificial intelligence for business, attention, il vous frauda entrer dans le Global MBA pour accéder au Full-time MBA  qui, évidemment, change the future of work. Les sites internet de certaines de ces écoles sont entièrement en anglais ; elles sont dans l’ensemble cosmopolites ; bien-pensance oblige, on y pratique la diversité et l’inclusion comme philosophie de base ; les photos d’illustration mettent en évidence, comme à la télévision, les minorités visibles et les filles (Les minorités visibles existent, mais les races n’existent pas, n’est-ce pas ?). Il n’est décidément pas bon en cette époque d’être né blanc, de sexe mâle et franchouillard.

Qu’est-ce que j’ai manqué dans ma vie professionnelle ? Qu’est-ce qui fait que j’aurais été un meilleur ambassadeur et un meilleur vendeur des entreprises pour lesquelles j’ai travaillé, si j’étais passé par ces écoles ? Certes, je ne parlais aucune langue et ignorais les règles du commerce international ; des règles d’ailleurs imposées par qui ?... Mais vendre des produits industriels ou vendre des Airbus ou des centrales nucléaires, qu’est-ce qui fait la différence sur le terrain ? Le bonhomme... Et sauf que vendre des Airbus ou des centrales nucléaires, implique des relations gouvernementales et des méthodes d’approche spéciales du genre « Fluidifier les relations commerciales »... Si je me fais bien comprendre !

J’habite un des plus vieux pays de la planète qui a su développer une civilisation supérieure ayant dominé le monde des siècles durant ; et pas seulement par le tranchant de l’épée ; cette domination s’est faite aussi par l’âme, le cœur, l’esprit ; de ce point de vue, la civilisation française ne s’est jamais trouvée en situation d’être dominée ; au contraire, elle a provoqué plus d’admiration et de reconnaissance que de jalousie et d’envie. Mais hélas, ce « cher et vieux pays » est depuis plus d’une cinquantaine d’années tombé aux mains d’une voyoucratie de jean-foutre qui profitent de leur pseudo légitimité élective pour le rabaisser, l’humilier, mettre en pièce tout ce qui en a fait une pays d’exception. Et l’exceptionnelle médiocrité des dirigeants politiques républicains, leur obséquiosité de larbins en queue de pie et gants blancs, tout en courbettes devant les puissances de l’argent, sont arrivés à un point tel de nuisance, que le pays dans son entier, sa civilisation et son peuple, partent en lambeaux au vent fol du reniement, de la trahison, du brigandage... Dès lors, la vie vécue n’avait plus de sens pour moi ; elle prenait une toute autre dimension et exigeait de ma part un engagement total ; je larguais tout de mon passé professionnel et me jetais à corps perdu dans l’adversité, passant d’un combat de terrain à un autre combat de terrain : sauver mon pays de ses poisons mortifères et de ses dérives infernales. (2015)

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1. Aux États-Unis, l’idée est bien ancrée de concevoir l’entreprise comme une communauté quasi religieuse sacrifiant au culte des idées politiquement correcte du moment. Dans la période ayant précédé l’arrivée de l’ordinateur personnel, la firme IBM, qui dominait impérieusement le marché des grands ordinateurs ultra-puissants dans les années 1960-70, était réputée pour avoir pris des allures de secte vouée au culte de l’entreprise. Quand on entrait chez IBM, on entrait en religion ; il y avait même une façon de s’habiller IBM. L’arrivée soudaine de l’ordinateur personnel l’a fait redescendre sur terre, au point d’être à deux doigts de disparaître. Et même si IBM est redevenue un géant des services informatiques, si elle fabrique toujours de puissants ordinateurs, comme toute entreprise américaine, elle n’en développe pas moins la culture de la diversité et de l’inclusion, valeurs primordiales aux States, pays cosmopolite par essence. Certaines donnent même sans complexe dans l’affirmation raciale, et n’hésitent pas à promouvoir ouvertement le communautarisme LGBT : « Nous favorisons le perfectionnement et les opportunités destinées à la communauté LGBT, ainsi que l’égalité pour tous. » Bien entendu, les entreprises européennes suivent le mouvement quand elles ne le précèdent pas. Je ne vois pas là se manifester l’esprit des grands pionniers ; je vois plutôt des mentalités de gourous aux discours teintés d’ésotérisme New Age ou Kabbaliste. Personnellement, je me suis toujours limité à l’esprit d’entreprise, et m’en suis toujours tenu dans ma vie, autant que possible, à la morale chrétienne. Je m’en suis fort bien porté. Les entreprises pour lesqueslles j’ai travaillé aussi.

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