Crise printanière

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Tous les ans à la même époque, on y a droit. Fin juin, comme pour la cueillette des fruits de saison, la chute des feuilles mortes en automne (les « marronniers ») ou la rentrée des classes, le revoilà, le sacro-saint baccalauréat, le fameux « Bac », qui nous est servi par les medias jusque dans le détail, jusqu’au moindre état d’âme des candidats. Le scénario est toujours le même : avant, le stress qui précède les examens ; pendant le déroulement des épreuves ; après, le stress des résultats. Rien ne nous est épargné, surtout pas la classique et rituelle crise nerveuse des filles en fond d’illustration sonore : la crise de la jeune fille qui a réussi son examen ; la crise de la jeune fille qui a échoué à son examen ; curieux tout de même : positif ou négatif, c’est toujours le même son dans le même registre aigu ; il faudrait changer de tempo de temps en temps, les filles ; cela devient monotone à la longue, et même crispant. Et c’est ainsi tous les ans, vous n’y couperez pas. Comme si la vie de tout un peuple était accrochée à l’obtention de ce satané parchemin ; comme s’il était le sésame déterminant de toute une existence ; comme s’il ne pouvait y avoir d’autres manières d’aborder son avenir dans la vie active autrement que par l’indispensable obtention du précieux sauf-conduit. Je crois savoir que le Bac, à l’origine, avait une fonction sélective permettant aux meilleurs (on oublie toujours de préciser : qui ont des aptitudes spécifiques et des dispositions psychologiques adaptées à un cadre déterminé) d’accéder à l’enseignement ; ou de qualifier des spécialistes dans des activités diverses nécessitant des connaissances théoriques de base approfondies, voire pratiques. Les autres, on les envoyait travailler de leurs mains, taper sur l’enclume, retourner la terre ou s’engager dans les fusiliers marins : ils n’en avaient pas moins de dignité. Les femmes mettaient au monde des enfants (non des consommateurs programmés) et les élevaient tout aussi dignement. Au total, cela faisait d’honorables Français qui ont donné d’authentiques génies et une foule de héros anonymes.

Maintenant le Bac sert, dans un esprit de communion égalitaire, à remercier les élèves pour leurs longues années de jeunesse passées à étudier ou à feignasser, c’est selon, sur les bancs de l’école républicaine ; pour rater un examen, aujourd’hui, il faut avoir les mains sacrément palmées ou la comprenette en débandade ; enfin, mettre beaucoup de bonne volonté à ne pas l’obtenir… Pour ma part, l’idée que j’ai du Bac est qu’il est une sorte de test tendant à vérifier que toute une jeunesse est parfaitement apte à faire de bons et loyaux citoyens conformes aux normes idéologiques de la République Française, de contrôler si les carcans qu’on leur a posés dans la cervelle sont bien en place, bien vissés dans leur tête, prêts à être actionnés dans le bon sens. Il a aussi pour objectif de former les légions de fonctionnaires et de technocrates dont la République a besoin pour se survivre à elle-même. Plus les Français sont diplômés, plus la France s’enfonce dans la décadence, comme si nos compatriotes, frappés par une sorte de maladie de l’être, de dissociation ontologique, étaient victimes d’un phénomène de lixiviation mentale autodestructif entraînant la dissolution de leur identité existentielle.

Cette course au diplôme, typique de notre époque, a pris un tour hallucinant ; c’est devenu une telle obsession dans certaines familles, que les parents en deviennent gâteux pour leurs progénitures. Si les enfants n’obtiennent pas le parchemin tant convoité, c’est toute une vie d’espoir, d’ambitions rêvées dans la fonction publique ou dans l’ingénierie privée qui s’effondre. Cette obsession se reporte curieusement davantage sur l’élément féminin que masculin. Jadis, les filles poursuivant des études universitaires étaient l’exception ; les grands bourgeois les envoyaient à l’Université pour les marier à un beau parti, non pour en faire des cerveaux acariâtres, répulsifs et inabordables. Parfois, des gens modestes se saignaient aux quatre veines pour donner un « bagage » à leur fille, afin qu’elle se fasse une « bonne situation » ; c’était un impératif chez les petites gens qui trimaient fort pour élever leurs enfants ; avoir un statut social était le Graal de l’arrivisme prolétarien que symbolisait la fonction publique, haute ou subalterne ; parfois la fille de la maison exhibait sa « réussite » avec des airs sophistiqués de Madame, portant escarpins à talons hauts, bas résilles, ongles manucurés, bagues aux doigts et poignets tintinnabulant de bracelets, sous un ensemble léger recouvrant tout juste le bas du dos… On l’avait pourtant envoyée à la grande ville pour lui donner de l’instruction et une bonne éducation, pas pour être entretenue ni pour arpenter le trottoir. Ainsi va la vie… Non mais, vous ne voyez pas que dans un moment d’égarement, la fille de la maison épousât un déclassé avec son bleu crasseux, crotté de terre ou puant le cambouis ? Mon Dieu ! Nous n’avons pas mérité ce déshonneur !

Aujourd’hui elles sont devenues nettement majoritaires dans les études ; comme il n’y a plus vraiment de garçons intéressants à marier, ni au plan social, ni au plan du sexe — je ne parle pas d’amour, puisque ce mot n’a plus de sens de nos jours —, comme elles sont de plus en plus « femmes libérées », qu’il y a de plus en plus de services en tous genres pour suppléer à la défection du mâle, le système fera d’elles d’excellentes viragos au service de la République. L’État pourra les prendre en charge, comme dans l’ancienne Union soviétique, puisqu’elles ne sont plus sous la responsabilité de l’homme. Peut-être même qu’il pourvoira à leur insémination artificielle (GPA) afin de reproduire des citoyens standards, estampillés républicains, clonés à volonté, diplômés politiquement corrects par le Gouvernement (Citoyen DPCG, comme il y avait jadis des architectes ou géomètres DPLG : diplômé par la Gouvernement). L’important n’est pas qu’elles trouvent de bons et honnêtes garçons, de solides gaillards pour réussir leur vie de mère et d’épouse ; l’important n’est pas de les préparer à leur vocation de génitrices. Non, l’important est qu’elles aient le diplôme magique. Deux choses que la jeune fille moderne, digne de ce nom et d’une honnête éducation bourgeoise se doit de posséder dans son sac à main quand on appartient à un milieu déprolétarisé : le Bac et le préservatif. Aujourd’hui, on y ajoute le téléphone portable qui est devenu une sorte de sexe de substitution, de compagnon portatif. En plus de parler, ô joie, il vibre !... Que du bonheur ! L’homme ne fait plus vibrer les femmes ; il ne les fait même plus rêver ; il n’est même plus capable d’assurer le service minimum : elles se chargent de l’assurer elles-mêmes ou entre elles. Désormais, c’est l’État et la technique qui assument l’émancipation de la femme ; ils compensent les insuffisances de l’homme moderne et le mettent face à son impuissance ; et si ces dames ne réservent au mâle de leur espèce qu’une considération apitoyée, que celui-ci ne se plaigne pas : elles pourraient le traiter avec la même condescendance qu’elles réservent au bichon de la maison. Je résume, là, les clefs de la réussite féminine post-moderne.

Il était un temps où l’on mettait le maçon au pied du mur. On ne lui demandait pas un diplôme, on lui demandait d’apprendre son métier et de montrer ce qu’il était capable de faire. Et vogue la galère ! Que seraient nombre d’entreprises si les ouvriers, les cadres, les ingénieurs formés maisons n’existaient pas ? Jeunes gens sachez-le, ce n’est pas le diplôme qui fera de vous des êtres libres. Réussir sa vie, c’est prendre son destin en main et l’assumer en toute responsabilité. Garçon ou fille à chacun sa part de destin, mais le défi est le même pour tous. Avec ou sans diplôme.

— Et vous, cher Monsieur, allez-vous me demander, l’avez-vous décroché votre bachot ?... Si peu que j’ai mis carrément à côté de la cible, je le reconnais bien humblement. Que voulez-vous, tout le monde commet des erreurs de parcours ; on ne peut pas naître génie estampillé politiquement correct tous les jours.

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