Crever la gueule ouverte

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À la suite d’une vidéo transmise sur internet, et à l’occasion de la diffusion du film intitulé La mort est dans le pré d’Éric Guéret, des souvenirs sont remontés à la surface ; je me suis revu 15 ans en arrière. Ce film poignant (un des protagonistes est mort durant le tournage), diffusé sur France 2, le 17 avril 2012, dénonce l’utilisation intensive des pesticides dans l’agriculture du même nom, et les terribles conséquences qui en résultent pour la santé des agriculteurs. Il aurait pu porter en sous-titre, selon l’auteur : Le piège chimique. Remarquons que l’intitulé du film renvoie à une émission de télévision populaire L’amour est dans le pré ; déjà que les agriculteurs ont du mal à trouver des filles à marier, si les éléments de sexe féminin visionnent La mort est dans le pré, ils risquent d’attendre longtemps avant de trouver l’oiseau rare ; double peine : ils risquent aussi de perdre leur virilité !

Dans un petit livre de vulgarisation, j’avais abordé, une quinzaine d’années plus tôt, le problème de la dangerosité des pesticides. On connaît depuis longtemps leurs effets directs sur les personnes en contact avec les produits, même à des doses journalières acceptables (DJA) ; car des doses acceptables répétées, journalières ou non, finissent par être suffisantes pour entraîner de graves ennuis de santé pour les utilisateurs de ces produits. De nombreuses études ont été réalisées à ce sujet, depuis fort longtemps, mais systématiquement contrecarrées par le lobby de l’agrochimie et tous ceux qui ont de puissants intérêts dans l’agriculture productiviste. Plus grave, des gens comme José Bové et les écologistes, à trop focaliser sur les OGM, ont occulté le légitime débat sur l’utilisation inconsidérée de ces produits, si bien que le scandale perdure. Qu’un courageux ose briser l’omerta sur les dégâts humains que causent les pesticides aujourd’hui, voilà qui nous rassure ; mais est-ce suffisant ? N’oublions pas que les consommateurs et les animaux (abeilles déboussolées, lapins diarrhéiques, peste porcine, vaches folles, etc.) en sont victimes par contrecoup, ainsi que la terre et la végétation.

Me situant plutôt dans la lignée d’un Henri-Charles Geffroy ou d’un Raoul Lemaire, carrément à l’opposé d’un René Dumont, agronome marxiste-léniniste, un des fondateurs de l’INRA, fondateur également de l’écologie politique (connu aussi pour avoir été le consultant en agriculture de toutes les républiques socialistes sous influence soviétique : on a vu le résultat !), j’ai fait un temps partie d’un groupement destiné à promouvoir la Bio. Il a tout simplement explosé en vol sous la pression des lobbies de l’agro-business, et avec lui la revue du groupement (par agro-business, comprendre l’agrochimie, l’alimentation pour le bétail, les fabricants d’engrais, les semenciers, le matériel, la grande distribution, la technocratie agricole, les banques). Ils ont réussi ce qu’ils voulaient : contrôler le label officiel AB, imposer des modifications au cahier des charges, et améliorer leurs marges commerciales en proposant à la consommation une alimentation bio approximative qui n’en a que le nom.

Ils en sont même à vouloir créer des supermarchés bio à leur enseigne pour contrer les petites chaînes crées par d’authentiques spécialistes de l’alimentation bio ; celle-ci a pour principe intangible d’être distribuée directement du producteur au consommateur, sans passer par la grande distribution conventionnelle qui repose sur le productivisme de masse et la rémunération d’un actionnariat spéculatif. Rappelons que la presque totalité de la population française est nourrie à partir de cinq centrales d’achats. Tout cela est totalement immonde et pervers, comme tous ces labels, le plus souvent décrétés par les producteurs eux-mêmes, pour faire de la marge et imposer une nourriture à deux vitesses, même à trois vitesses, mais la troisième est clandestine et vous ne la trouverez jamais en grande surface.

Voici les extraits en question ; je les ai amalgamés avec des passages empruntés à d’autres articles. Il n’est question, ici, que des pesticides. Ce n’est évidemment qu’un simple aperçu.

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« Mais la palme des pollutions agricoles revient sans hési­tation aucune à l’emploi généralisé, systématique et à haute dose, de ce qu’on appelle les « pesticides » ou « phytosani­taires » ou encore produits « agropharmaceutiques ». Ces appellations recouvrent l’ensemble des produits chimiques utilisés par les agriculteurs pour protéger les cultures contre les organismes « nuisibles » ou contre les végétaux entrant en concurrence dans le sol avec les plantes cultivées.

« Ils se classent en plusieurs catégories : insecticides (contre les insectes), herbicides (contre les mauvaises herbes), fongicides (contre les champignons, les moisissures), nématicides (contre les vers), rodonticides (contre les rongeurs), taupicides (contre les taupes), molluscides (contre les limaces), et quelques autres « icides » tout aussi mortifères. Le sol doit être nettoyé, stérilisé, aseptisé, débarrassé de toute vie adventice qui ne serait pas compatible avec les cultures. C’est à se demander comment les plantes elles-mêmes y résistent. Et comment le Bon Dieu a pu créer une nature aussi funeste, au point que ses propres créatures se sentent obligées de le corriger. De le rectifier. Par contre, les paysans, eux, ne résistent pas. Négligeant souvent les précautions d’emploi, il arrive à certains d’être victimes de leurs propres produits. Les intoxications profes­sionnelles sont nombreuses, provoquant des accidents de santé pouvant aller jusqu’au décès. Parfois on se dit que mieux vaut ne pas savoir dans quelles conditions ces produits sont utilisés dans les pays du Tiers-monde.

« Qu’on le veuille ou non, les pesticides sont des poisons violents. Ils sont faits pour tuer. Là encore, les chimistes auront beau nous rassurer et nous expliquer qu’à doses acceptables ils ne sont pas dangereux pour l’homme, il n’en reste pas moins que ce qui tue un insecte, un rongeur, des microbes ou des plantes indésirables, tue tôt ou tard un homme valide, quel que soit le mode d’intoxication ; et ceci sans compter les effets mutagènes sur les végétaux et les organismes vivants. Hantés à l’idée de perdre une récolte (conséquence des monocultures intensives), les agriculteurs ont la main lourde ; ils auraient plutôt tendance à en rajouter qu’à diminuer la dose compatible — ce qui tend à faire douter du sérieux de l’agriculture dite « raisonnée ». Dilués, les pesticides sont sans doute moins toxiques, mais ils n’en sont que plus facilement dispersés, par le vent dans l’atmosphère, par les eaux de ruissellement et d’infiltration dans la terre (pollution des nappes phréatiques).

« Quelques échantillons de pesticides (toutes spécialités confondues) relevés dans une rivière de Bretagne : atrazine, simazine, lindane, duron, isoproturon, bentazone, mecoprop, linuron, dicamba, bromoxynil, dinoterre, alachlore, neburon, chlortoluron, carbofuran... « De tout petits noms charmants ! », comme dit la chanson... Dans une rivière du Middle-West des États-Unis on ne pêche plus les poissons, on pêche les spécialités chimiques qui « flottent » au fil de l’eau, jusqu’à 38 spécialités diverses. Le catalogue officiel des produits phytosanitaires autorisés en France (350 pages), recensait en juin 1995, 912 substances actives (en jargon de métier : des « matières actives ») contenues dans 8883 spécialités homologuées pour 2600 usages différents. Aux États-Unis, on compte 22 000 spécialités.

« À la contamination directe, s’ajoute la contamination indirecte par les plantes. Celles-ci ont la particularité d’absorber avec l’eau du sol, les substances en solution présentes dans le sol. En réalité, une sélection nutritive se fait au niveau des racines, mais c’est la cellule qui assure le triage final en vue des opérations de biosynthèse. À la différence des hommes et des animaux, les végétaux n’ont pas d’appareil excréteur pour rejeter les déchets. Tout ce qui n’est pas métabolisé est stocké dans les vacuoles jusqu’à ce que mort s’ensuive (raison pour laquelle les huiles essentielles et les plantes médicinales doivent être OBLIGATOIREMENT BIO). Les résidus de pesticides empruntent le même chemin. Par des phénomènes de bioaccumulation, nous les retrouvons le long de la chaîne alimentaire, jusque dans nos assiettes, avec en prime les résidus des traitements externes pour les aliments qui n’en ont pas été soigneusement débarrassés.

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« Voici l’avis d’une spécialiste, Mme Lionelle Nugon-Baudon, toxicologue, chargée de recherche à l’INRA ; dans un livre fort bien argumenté destiné au grand public (Toxic-Bouffe, Lattès, 1994), elle nous délivre ce programme des réjouissances dues aux intoxications pour les seuls insecticides — excusez du peu :

« Au niveau digestif, elles (les intoxications) se caracté­risent par des nausées, vomissements, diarrhées, perturbation des fonctions hépatiques. Si l’atteinte est cardio-vasculaire, une arythmie cardiaque. Au plan dermatologique, les mani­festations seront des rougeurs, des démangeaisons, des éruptions. Certains insecticides sont également responsables d’ulcérations oculaires, nasales et génitales. Tous provoquent des irritations des voies respiratoires avec parfois apparition de bronchite, d’hypersécrétions de mucus. Des cas de sclé­rose pulmonaire ont été rapportés. Outre les anémies et les perturbations du fonctionnement rénal, d’autres atteintes se manifestent au niveau du système nerveux central : fatigue musculaire, perte de sensibilité, troubles du comportement, irritabilité, dépression, insomnies, hallucinations. On doit à certains de ces insecticides des allergies respiratoires ou cutanées. Enfin, le DDT (aujourd’hui, totalement interdit) et les carbamates peuvent passer la barrière placentaire et atteindre le fœtus. Parmi ces insec­ticides, il en est de mutagènes en culture et nombre d’entre eux sont cancérogènes chez l’animal ».

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« Allant dans le même sens que Mme Nugon-Baudon, un autre ouvrage dont le titre, manifestement édulcoré, apparaît comme ne voulant pas affoler (Les Produits Antiparasitaires, Lavoisier, 1983), traite de l’évaluation des risques pour l’homme, les animaux et l’environnement, de l’utilisation des phytosanitaires, avec description par le détail des symptômes pathologiques.

« Ils se sont mis à trente spécialistes (TRENTE : c’est donc que l’affaire était sérieuse !) de disciplines diverses pour réaliser cet ouvrage (coordination : MM. Fournier et Boderf) ; or si cet éminent aréopage de sommités scientifiques a jugé bon de se réunir pour se pencher (discrètement) sur la question, c’est que, n’en doutez pas, il y a danger. Contrai­rement à ce qu’un vain peuple pourrait croire, ce n’est point pour dénoncer les pesticides, mais au contraire pour en justifier l’emploi dans des conditions d’utilisation très strictes, sous peine de connaître — pour ceux qui ne respecteraient pas les précautions d’usage — les atroces joyeusetés relatées dans le document avec description de cas cliniques à l’appui ; il s’adresse à tous les usagers de la filière agro-industrielle, y compris et surtout aux ouvriers agricoles. Je note que ces aimables scientifiques, si soucieux de la santé des utilisateurs de pesticides, ignorent totalement celle des consommateurs situés à l’autre bout de la chaîne. Quoi qu’il en soit, l’approche préventive d’une telle étude scientifique, officialisée par les titres universitaires de ceux qui en sont les auteurs, atteste de façon non équivoque du caractère définitivement dangereux des pesticides.

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« Il ne s’est donc trouvé personne pour dénoncer ces pratiques antinaturelles dangereuses pour la santé des animaux et des humains ? Pas une voix pour se faire entendre ? Pas un scientifique, pas un biologiste, pas un ingénieur agronome pour trouver cela anormal ? Pas un politique ? Pas un vétérinaire issu de la corporation des vétérinaires ruraux qui portent une responsabilité certaine dans ces dérives criminogènes ? En Belgique, un vétérinaire courageux osa, jadis, dénoncer le trafic des hormones : il le paya de sa vie. En France, au début des années 1960/70, un autre courageux, le docteur Quiquandon, médecin non conventionnel, tenta de réagir devant le désastre d’une certaine médecine vétérinaire trop dépendante des laboratoires pharmaceutiques. Un ami lui rapporta un jour qu’un confrère avait dit de lui : « Quiquandon ? Douze balles dans la peau, c’est tout ce qu’il mérite ! » Sur sa lancée, il ajouta qu’il n’était même pas capable de pratiquer une césarienne.

Ulcéré par l’outrage et piqué à vif dans son amour propre professionnel, Henry Quiquandon répliqua à sa manière par une suite de 600 pages intitulée : 12 balles pour un véto, dans laquelle il dénonce les effets pervers (iatrogènes) de la médecine allopathique vétérinaire et humaine, et les conséquences néfastes de ses abus sur les organismes vivants ; puis il propose des solutions de biothérapie fondées sur les médecines naturelles, ainsi que sur la prise en compte de l’hygiène et des méthodes d’élevage agrobiologique. (Notons qu’il n’était pas opposé à l’élevage industriel. Tiendrait-il cette position encore aujourd’hui ?).

« Pour illustrer cette descente aux enfers alimentaires, empruntons un extrait de son livre qui montre à quel degré de perversité diabolique peut atteindre le génie de l’homme quand celui-ci méprise l’ordre naturel et n’a en tête que ses intérêts immédiats :

« (…) La plupart des laits dits reconstitués, baptisés quelquefois du vocable anglais : “ milk equivalent ”, sont à base de suifs ou de saindoux de récupération. Ces matières grasses sont purifiées, puis fondues et projetées à haute pression dans des tours refroidies, dites tours de molécularisation, où elles se transforment en paillettes analogues un peu à celles de la neige. On rajoute à cette matière première des poudres de lait ou de lactosérum, quelquefois des protéolysats de soja et du sucre, puis des vitamines de synthèse, des oligo-éléments inactifs, des antibiotiques et des anticoccidiens, dont souvent des dérivés du furoxone particulièrement toxique pour le foie et les reins. Pour faire digérer cette bonne sauce, on ajoute des sucroglycérides… ce qui n’empêche pas les veaux d’attraper des diarrhées caractéristiques, traduction d’une insuffisance mixte du pancréas et du foie.

« Afin d’accélérer la croissance, on injecte des hormones (interdit en France mais on le fait en fraude…) ou des anabolisants de synthèse. Comme il faut que la chair soit blanche, on ajoutera à l’aliment des sels d’antimoine, et les éleveurs, bien souvent, de manière à être plus certains d’obtenir cette blancheur caractéristique de la viande jeune, injectent encore, quelques jours avant l’abattage, du Chloramphénicol, antibiotique qui a la caractéristique de provoquer une anémie particulièrement bien connue des vétérinaires et des médecins !

« (…) En ce qui concerne le veau, l’élevage “ en batterie ” (lire : en camp de concentration, sans mouvement ni lumière possibles) à base d’aliments supplémentés est toxique pour l’animal dont le foie et le système circulatoire se détériorent rapidement “ jusqu’à interdire dans la plupart des cas la commercialisation d’un foie cirrhotique et jaunâtre. Si d’ailleurs le veau n’est pas abattu aux alentours de la date prévue par l’engraisseur, il crève… ”

« Bien qu’il faille se préserver des généralisations hâtives, il est aisé de comprendre que la viande de tels animaux, tués juste avant leur mort “ naturelle ” en bas âge, ne peut être favorable aux humains qui les consomment. Il en est de même pour beaucoup de volailles, de porcs… Nombre d’auteurs voient dans ces pratiques l’une des causes de la progression alarmante des maladies cardio-vasculaires comme des autres formes de maladies dégénératives. »

Le Dr Quiquandon a-t-il ouvert une voie nouvelle ? En a-t-on retenu les enseignements ? Trente ans après, rien n’a changé. « 12 balles » pour rien. On voit le résultat aujourd’hui. Petite précision : si le Dr Quiquandon n’a pas eu droit aux douze balles promises (dans la réalité, c’est onze), on a quand même trouvé le moyen de l’assassiner professionnellement : il a dû s’exiler en Espagne pour continuer à exercer la médecine vétérinaire.

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« Des spécialistes affirment que l’odeur des stabulations modernes est infecte, alors que l’odeur de fumier des étables d’autrefois était supportable. Il est à remarquer que l’on peut juger de l’état sanitaire d’un élevage à l’odeur et à la texture des déjections de l’animal ; s’il est malsain, il pue, et l’environnement est nauséabond (présence excessive de gaz de putréfaction : ammoniaque, sulfure d’hydrogène, métha­ne…). Pire, les vaches sont tellement imprégnées de produits chimiques les plus divers que la bouse résiste à la dégradation organique ! À se demander, parfois, si les bêtes ne pourrissent pas sur pattes ! Si les stabulations ont une odeur, la viande, le lait, les charcuteries, n’ont aucun goût tout en ayant des teneurs élevées en mauvaise graisse (cholestérine). Quand on pense qu’on a livré au consommateur, durant des années et même encore, de la vieille carne de réforme immangeable sous le nom de bœuf extra ou premier choix, il faut que notre monde soit vraiment à l’envers, et que le règne de l’anarchie mentale l’emporte sur le plus élémentaire bon sens.

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« Les productivistes sont déconcertés face à la bio. Ils ne savent trop quelle attitude adopter. On le perçoit nettement tout le long de la filière, chez les transformateurs agroalimentaires, particulièrement au niveau des grands groupes industriels, et chez les géants de la distribution. Il est clair que l’éthique bio est pour eux une entrave ; elle ne se plie pas facilement aux impératifs des normes économiques de la mondialisation ; elle en est même l’antithèse et prend le système à contrepied. Cela pose le problème de la pertinence de notre système économique actuel. Au final, qu’est-ce que l’économie ? Qu’est-ce qu’elle apporte à l’homme ?… Voilà des perspectives de remise en question qui ne les enchantent guère. Ils aiment les situations claires et bien établies : acheter, produire, vendre. Dès lors que l’éthique bio leur pose problème, elle constitue un obstacle de type moral propre à perturber leur habitus mental. Les troubles de conscience n’entrent pas dans les critères de rentabilité. On ne gère pas une multinationale avec des états d’âme. Ne pouvant récupérer la bio ni la recycler dans le système productiviste, ils seraient tentés de la faire disparaître. 98% contre 2%, la tentation est grande. Ils ne peuvent cependant que retarder son expansion. Ils ne sont pas plus stupides que les autres et savent très bien que nous sommes tous assis sur la même branche et embarqués sur le même bateau. Ils ne sont pas si assurés que le système dont ils vivent confortablement aujourd’hui ne se retournera pas demain contre eux. Ils seront bien obligés de faire avec et de se remettre en question. Soucieux d’améliorer leur image autant que la qualité alimentaire, ils essaient d’encourager des pratiques culturales atténuées dites « raisonnées » (réseau FARRE) mais sans changer les critères économiques du système productiviste. L’agriculture raisonnée est un leurre, le faux nez de l’agriculture conventionnelle. La logique du vivant est incompatible avec les principes économiques qui la détruisent. Tant qu’ils n’auront pas compris cette simple évidence ou qu’ils ne l’admettront pas, ils continueront de prospérer sur un dangereux malentendu.

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Au sujet des pesticides, j’avais mis en note : « Conscients des risques qu’ils encourent pour leur santé, les agriculteurs industriels prennent de plus en plus de précautions pour épandre les pesticides : masques, gants, combinaisons, protections diverses... Retenons cette vision surréaliste : l’agriculteur des temps modernes travaillant la terre harnaché comme un scaphandrier ! Décidément, quelque chose ne tourne pas rond sur la Belle Planète... Comment peut-on supporter cette injure faite à Mère Nature, à la fois agression et offense, offense à Dieu, à la Création : voir des agriculteurs se baladant dans la campagne, sur leurs terres, en combinaison NBC ! »

*

L’éditeur m’avait demandé à l’époque de présenter mon livre et la revue au Salon international de l’agriculture (SIA), et, dans le même temps, de tenir le stand ; il se situait dans un lieu réservé à la bio, un peu à l’écart du salon : la bio n’avait pas encore été décrétée indésirable ; je profite de l’occasion pour souligner que je n’ai pas vu dans notre espace réservé un seul de ces fameux polichinelles de la politique occupés à leur démarchage électoral annuel au Salon de l’agriculture ; si, un écolo du parti des Verts dont je n’ai pas retenu le nom, passé en coup de vent, histoire de débiter quelques banalités sur le sujet… Où l’on voit que ces gens-là sont parfaitement instruits et concernés par les vrais problèmes de notre société…

Donc une visiteuse, la quarantaine avancée ou la cinquantaine bien portée, s’approche du stand, prend un livre, le feuillette machinalement, puis nous venons à converser. Elle se présente d’emblée :

— Je suis une ancienne cadre administratif de Monsanto…

Monsanto !... Mon Dieu ! Le symbole de l’exécration ! L’horreur absolue ! Le diable personnifié devant moi ! Au-dessus de Monsanto, il n’y a que Satan en personne… Et Dieu qui réglera ses comptes avec lui plus tard (qu’il se dépêche, sinon nous allons tous mourir empoisonnés !). Un instant, je me retiens de lancer à l’aimable personne : « Passez votre chemin, Madame ! »… Mais je reprends mes esprits :

— Si ce n’est indiscret, vous êtes à la retraite, Madame ?

— Non, au chômage.

— Vous avez perdu votre emploi ?…

— À vrai dire non ; j’ai démissionné pour cause d’incompatibilité.

— Je suppose que vous aviez de bonnes raisons ?

— En toute conscience, oui… Un matin, je suis arrivée à mon travail, et, au moment de passer la porte d’entrée, je suis restée figée ; je n’ai pas pu franchir le seuil. J’étais comme paralysée. Je me demandais ce que je faisais là. J’ai tourné les talons et je suis rentrée chez moi. Je n’ai jamais remis les pieds dans la société.

— Pour en arriver à une telle extrémité, il fallait que ce soit grave…

— Il est arrivé ce qui devait arriver. Je ne pouvais plus travailler pour cet employeur ; j’avais le sentiment de ne plus avoir ma place, d’être une présence incongrue, tellement j’étais en contradiction avec la raison d’être de cette entreprise.  Je savais très bien — trop bien — ce que représentait Monsanto. J’avais le sentiment de faire quelque chose de mal, d’être complice, comme si je contribuais moi-même à empoisonner la planète ; j’avais l’impression de me salir en salissant les autres…

Après avoir échangé quelques propos, elle me quitta avec un peu de vague à l’âme et la satisfaction d’être entendue par quelqu’un qui la comprenait.

Le lendemain, à la même heure, rebelote, même scénario... Une dame à peu près du même âge s’arrête au stand, prend un livre, se met à tourner les pages. Nous entrons en discussion.

— Je suis pharmacienne-biologiste... au chômage, me dit-elle.

— Décidément...

Je pensais à la dame de Monsanto, la veille.

— Perte d’emploi, licenciement ?

— Non. Démission.

— C’est toujours une décision grave. Vous aviez une raison précise ?

— Je n’étais plus en accord avec certaines pratiques de mon laboratoire. J’ai préféré quitter l’entreprise.

— En somme, une objection de conscience ?

— Si on veut…

— Sans vouloir être indiscret, puis-je savoir quelles étaient ces pratiques ?

— Je ne peux pas vous le dire, Monsieur.

Silence.

Je la revois régler son achat et s’esquiver comme s’il elle en avait déjà trop dit. Que s’était-il donc passé ?... Qu’y avait-il de si grave pour que cette cadre de haut niveau technique en vienne à se remettre en question, et à refuser une collaboration professionnelle au point de sacrifier son emploi, un emploi plutôt sécurisant et rémunérateur ?... Puis qu’elle ait eu cette attitude indiquant manifestement qu’on avait dû lui faire comprendre qu’il valait mieux pour elle de se montrer discrète, sous peine de connaître quelques moments désagréables dans le cours de son existence ?

Ces deux anecdotes, l’une derrière l’autre, m’avaient suffoqué. On ne se trouve pas tous les jours en présence de gens capables de mettre en jeu ce qui constitue leurs moyens d’existence face à des scrupules de conscience. Cela prouve que le progrès tant vanté par ses thuriféraires, et dont on ne cesse de nous seriner qu’il est la condition de la liberté de l’homme, agit exactement en sens inverse, non comme la condition de la libération de l’homme mais comme la cause efficiente de son aliénation sinon de sa servitude. J’ignore si la lecture de mon petit bouquin sans prétention aura apporté quelque chose à ces dames ; ce dont je suis sûr, c’est qu’elles ont fait preuve de courage, et ont montré qu’elles avaient une probité morale et un sens de la dignité tout à leur honneur, à l’honneur de leur sexe. Je ne doute pas un instant, en tous cas je l’espère, qu’elles auront retrouvé du travail rapidement, en même temps que la sérénité.

Les quelques éléments ci-dessus, je le répète, ne sont que des aperçus : la problématique de l’aliénation du monde agricole à l’industrie agro-chimique et à l’agro-business en général est immense, et met clairement en jeu la survie du monde vivant. Prenons cet exemple. Depuis les années 1960, on sait de manière évidente, cela est scientifiquement et cliniquement démontré, que les produits phytosanitaires d’origine chimique sont toxiques pour l’homme et l’environnement. Ma très modeste intervention date aux environs de 1995 ; le film « La mort est dans le pré », date de 2012 ; il s’est donc écoulé environ dix-sept ans. Qu’est-ce qui a changé ? Rien, sinon qu’on empoisonne en toute conscience la terre et les hommes chaque jour davantage. Certes, on a depuis multiplié les précautions d’usage et affiné les procédés, mais sur le fond le danger reste le même, et les effets de bioaccumulation s’aggravent avec le temps, surtout quand l’on sait que la rémanence de ces produits peut s’étendre sur des décennies ; les molécules chimiques ne sont pas biodégradables ; il faut des siècles à certaines molécules pour se dégrader… Les chimistes ont encore de beaux jours devant eux ; ils pourront continuer à clamer sans être contredits que la science « rend la vie meilleure », et que la chimie « est la science des miracles de la vie ». Je croyais que les miracles, c’était Dieu…

Si l’on veut aller plus loin dans la compréhension de cette situation et ses causes, il suffit de méditer cette parole attribuée l’ancien Secrétaire d’État des États-Unis, le mondialiste Henry Kissinger, et d’observer l’évolution du monde depuis la Seconde Guerre mondiale : « Contrôlez le pétrole, vous contrôlerez les nations ; contrôlez l’alimentation, vous contrôlerez les peuples ; contrôlez la monnaie, vous contrôlerez le monde » Tout est dit. Dans une chronique, j’ironisais à ce propos : « Al Capone n’aurait pas dit autre chose ; peut-être y aurait-il mis un peu plus d’élégance. »

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Note. Le titre est un clin d’œil à la revue La Gueule Ouverte qui parut dans les années soixante et disparut au bout de quelques numéros, suite à la mort subite de son fondateur, Fournier. Celui-ci avait tenu un temps une chronique écologique dans Charlie (version Choron). À la suite d’une divergence éditoriale, il créa son propre support. Il était aussi dessinateur, et ses caricatures avaient des airs de désolation terrestre sur fond apocalyptique de fin du monde. C’étaient des visions sinistres et prémonitoires. Le journal était trop représentatif de l’esprit et de la personnalité de son fondateur pour être repris. J’ai conservé quelques temps les exemplaires en ma possession, puis au fil de mes changements de domicile, j’ai fini par les égarer ou les jeter. En tous cas, ils ne doivent pas être nombreux ceux qui peuvent dire qu’ils ont eu en mains ce journal au titre évocateur, qui aurait pu être un excellent vecteur de prise de conscience écologique… la vraie !  

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Addendum

« Si le diable avait figure humaine, il ressemblerait à l’entreprise Monsanto »

J’ai rebondi sur cette phrase lue quelque part sur internet. Nonobstant que si le diable avait figure humaine, il ressemblerait à beaucoup de laideurs de notre temps, Monsanto est devenue le symbole de l’ire, de l’exécration de tous ceux qui se portent sur la défense et la protection de l’environnement naturel. S’il y en a qui se félicitent de voir la fureur populaire se focaliser sur cette grande firme agrochimique américaine, ce sont bien ses concurrentes, parfaitement hypocrites en la circonstance, et parmi elles, ces autres géants de la chimie que sont Bayer, BASF, DuPont, Syngenta, Dow Chemical… Pendant ce temps, elles inondent en silence, de la même façon et avec des produits chimiques, biotechnologiques ou génétiquement modifiés similaires, le monde agricole sous toutes les latitudes de la planète.

Il faut dire que Monsanto les accumule. À l’origine, l’entreprise, qui doit son nom à l’épouse du fondateur (Olga Monsanto), est un fabricant de saccharine ; c’est après la Seconde Guerre mondiale que la firme de Saint-Louis se lance dans les biotechnologies végétales, dont le tristement fameux Agent Orange, défoliant puissant qui sera utilisé durant la guerre du Vietnam, provoquant de graves dommages physiques sur les populations civiles ; elle sera la première à mettre au point des pesticides performants dont le Roundup au succès mondial, puis devient leader dans le domaine des organismes génétiquement modifiés (OGM). On lui reproche d’avoir inventé la semence dite Terminator, semence rendue stérile après une deuxième récolte, d’avoir fomenté des projets visant à breveter le vivant, de faire un chantage permanent à la malnutrition et à la faim dans le monde dans le genre « moi ou le chaos », et surtout d’avoir organisé, d’avoir conçu toute la logistique industrielle de la firme de façon à faire en sorte que tout agriculteur, quel qu’il soit et en quelque lieu que ce soit de la planète, ne puisse se passer de ses services, donc de ses produits. En fait, dans l’intention parfaitement criminelle de verrouiller l’accès à l’alimentation humaine et d’y exercer un droit de péage ; c’est ce que l’on a appelé l’arme alimentaire, ou le moyen le plus totalitaire que les États-Unis aient inventé après le complexe militaro-industriel, Wall-Street et la Réserve fédérale, pour contrôler les peuples dans le cadre du Nouvel Ordre Mondial et imposer leur vision du monde faite de consommateurs esclaves (voir ci-dessus Kissinger).

Mais ce qui va attiser l’ire universelle contre elle, c’est l’arrogance de ses dirigeants, comme si l’on avait à faire à une secte imprégnée du Destin manifeste, et descendue sur terre pour répandre le bonheur et la joie de vivre, mais aussi le lobbying forcené que la firme mènera, sûre de son bon droit et de sa bonne volonté, auprès des gouvernements de tous les pays du monde pour imposer ses produits, voire en rendre l’usage obligatoire ; son interventionnisme dans le domaine humanitaire pour soigner son image publique ; sa façon de corrompre le monde de la science, de la communication, de la politique ; de faire des campagnes intensives de publicité abusive ou mensongère, du genre acheter des pages magazines où l’on voit un beau champ de blé parfaitement propre, d’un jaune d’or éclatant limite flashy, épis taillés en brosse, suggérant que le produit en question tue les mauvaises herbes, les vilaines bêtes, les méchants microbes, etc. Bref, Roundup éradique tout… Même les paysans !

Qu’on imagine un instant les enjeux quand, sur chaque mètre carré cultivé dans le monde, on pulvérise des dizaines de fois des produits divers dont quelques firmes se partagent les revenus annuels. Je ne dirais pas que le ratio rapport-investissement est supérieur au pétrole, mais de toute façon, les agriculteurs industriels sont devenus, si j’ose dire, les vaches à lait des grandes multinationales de l’agrochimie, en même temps qu’ils sont devenus les plus grands pollueurs de la planète, dans une logique à contre-emploi qui en font les serfs modernes d’un système productiviste infernal… Que l’on ne s’étonne pas après cela si les défenseurs de la Nature, tous confondus, voient rouge dès qu’on prononce le nom de Monsanto.

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