Cinoche

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La fantaisie fait partie de la vie ; je dirais même qu’elle en est le miroir à travers la pratique des arts, quels qu’ils soient ; elle reflète aussi les mœurs de la société à un instant donné et révèle les non-dits qui se cachent, trahissant les mentalités dominantes et l’état d’esprit du moment.

Au plus loin que je remonte dans ma période de jeune travailleur à Paris, le cinoche, comme nous disions entre gamins, était pour moi, comme pour beaucoup de jeunes gens, le premier dérivatif, à une époque où la télévision balbutiait et qu’internet était encore dans les limbes. J’ai consommé de la pellicule comme on consomme des amuse-gueule : à des fins strictement divertissantes ; pas de prise de cerveau, le cinéma d’intello à d’autres, même s’il y avait parfois des films plus relevés ; je me satisfaisais aussi bien de farces désopilantes que de bons polars tenant le spectateur en haleine. Dans ma prime jeunesse, c’était le règne du cinéma noir et blanc ; puis la couleur et le cinémascope sont arrivés, aujourd’hui totalement dépassés par le numérique, sans que le contenu se soit amélioré pour autant.

C’était aussi l’âge d’or du cinéma qui m’a laissé une certaine nostalgie ; une nostalgie en noir et blanc ou en couleur. Il y avait une ambiance, une ambiance familiale ; un court-métrage en entrée, généralement d’une nullité persistante d’une séance à l’autre et qui n’intéressait personne ; puis les « actualités » comme on disait à l’époque avec leurs célèbres leitmotiv musicaux qui ont précédé l’arrivée du journal télévisé, puis le grand film. Un seul film à l’affiche, toujours à la même heure : 9h du soir et les après-midi du week-end ; les Français travaillaient encore le samedi matin ; ils touchaient leur salaire dans une enveloppe, en monnaie sonnante, d’où le mot « palper ». J’ai connu les salles de cinéma scolaire chez les Très Chers Frères des écoles chrétiennes ; chaque fois qu’un gars glissait un « patin » à une fille sur l’écran, c’était l’ébullition dans la salle suivie d’un énorme chahut (cette salle recevait aussi un public jeune extérieur à l’école : à ce moment-là, il n’y avait pas de filles) ; les braves Frères ne pouvaient nous repasser Joselito, Marcelino pan y vino, Monsieur Vincent ou Barry, à chaque séance ; alors ça dérapait de temps en temps.

J’ai connu aussi le cinéma de quartier. Le Sélect était proche de chez moi, à Brive ; il sera rasé pour faire place à un immeuble de rapport. Un souvenir de gamin me reste attaché à cette salle ; c’est là que j’y ai vu un film qui m’avait marqué : L’Enfer des hommes, l’histoire d’un soldat américain de la Guerre de 39/45, l’un des plus décorés des États-Unis. L’acteur qui tenait le rôle principal, Audie Murphy, était le héros en personne jouant son propre rôle pendant la guerre. Je devais avoir une douzaine d’année ; comme la salle n’était pas loin de la maison, j’y étais allé seul, attiré par le côté héros du personnage. Je vérifierai plus tard que le physique de ce soldat, devenu acteur de cinéma, correspondait assez peu à l’image classique qu’on se fait du héros viril.

Dans les années cinquante, les petits français étaient gavés de films américains de guerre de la Grandes Guerre, ou des films de guerre entre cow-boys et indiens sans trop savoir qui était le bon et le méchant (nous ne disions pas « westerns ») ; aujourd’hui, ils se gavent de blockbusters… et de jeux vidéos. Les films d’aventure américains étaient la spécialité du Sélect ; les enfants voyaient peu de films français, trop jeunes probablement pour apprécier que le cinéma français était bien souvent supérieur à son concurrent d’Outre-Atlantique. Pendant ce temps, papa dévorait la Sélection du Reader’s Digest, véritable organe de propagande US à la gloire de l’American way of life, d’ailleurs pas mal fait et très diffusé en France ; cette revue survit de nos jours, dégoulinante de conformisme politiquement correct à la gloire du melting pot, de l’antiracisme et du multiculturalisme communautariste : l’American way of life a vécu ; elle reste un pieux souvenir… L’American Dream n’existe plus de la même façon que pour les nostalgiques impénitents qui n’ont pas compris que le rêve débouche le plus souvent sur des lendemains assombris d’amères déconvenues. Après sa démolition, le Sélect fut recréé sous un autre nom dans le quartier, pour ensuite disparaître définitivement au bout de quelques années d’exploitation.

Les salles étaient le plus souvent plates ; il fallait parfois se pencher de côté pour éviter le poteau d’en face ou slalomer du regard entre les têtes tout le long de la séance, obligeant celui de derrière à faire de même ; c’était le cas du cinéma central qui s’appelait Les Nouveautés… Nouveautés pour le meilleur et pour le pire ! Pour le meilleur, comme son nom l’indique, il passait les films à succès les plus récents ; nous étions sûrs au moins d’avoir des bobines relativement neuves ; pour le pire, je n’ai jamais connu une salle de cinéma plus mal conçue ; ou, plutôt, un endroit conçu pour être autre chose qu’un lieu où l’on produit des spectacles ; le confort d’un ancien garage transformé en salle de cinéma n’eût pas été plus désastreux.

L’écran était parfois comme des yeux fatigués, surtout les vieux films, pleins de filaments et de sautes d’humeur quand la pellicule cassait en cours de projection ou le son n’était pas synchronisé. Il y avait les ouvreuses ; elles plaçaient, comme à l’église, le dimanche, pour la grand’messe, sauf qu’à l’église on les appelait des chaisières ; des ouvreuses en moins sexy, certes, mais n’en étant pas moins des servantes du Seigneur à leur façon. Puis il y avait le rideau pourpre qui cachait l’écran ; suivant un rituel bien établi, il s’ouvrait quelques temps avant la séance sur un autre rideau décoré de réclames locales, en attendant les publicités nationales de Jean Mineur et son célèbre Balzac 00.01 ; il y avait aussi l’entracte d’un quart d’heure qui nous valait le retour des ouvreuses avec leur panier à bretelles, allant de rang en rang proposer comme dit la chanson : bonbons, caramels, esquimaux, chocolat (caramels Dupont d’Isigny, bonbons Kréma, La Pie qui Chante, Pierrot gourmand, les esquimaux Gervais ou Miko, etc., toujours présents avec des hauts et des bas…). On ne connaissait pas encore ces horribles, puants et bruyants popcorns, véritables refouloirs des salles modernes. Bref, toute une époque…

Question films, évidemment j’ai connu les gloires finissantes et montantes du cinéma d’après-guerre jusqu’aux années 1970/80 ; les acteurs inoubliables qui ont marqué cette époque : Gabin, Fernandel, Bourvil, Jouvet, Marais, Simon, puis les Delon, Belmondo, Ventura, Blier, De Funès, tant et tant d’autres ; de même parmi les actrices et les seconds rôles, certains premiers rôles d’aujourd’hui arrivant tout juste au niveau des troisièmes rôles de jadis, la vulgarité en plus. Puis les réalisateurs et les scénaristes, puis ceux qui mettent des mots dans la bouche des personnages, souvent plus connus que les réalisateurs : des dialoguistes comme Audiard, Jeanson, Pagnol, le tandem Aurenche-Bost, Spaak, Jardin, Prévert ; Michel Audiard, à qui l’intelligentsia a voulu faire un sort, un des rares capables de faire parler selon leur représentation sociale, aristocrates, prolétaires, présidents, truands, barbeaux, intellectuels ou demi-sels, gouaille populaire ou langage stylé, toujours avec un égal talent, mais moins heureux comme réalisateur…

 Dès qu’internet a permis de visionner les films longue durée, et particulièrement des films noir et blanc d’avant et d’après-guerre, mais aussi de nombreux films tournés sous le régime de Vichy, souvent excellents, des films qui auraient besoin, comme la plupart des noirs et blancs, d’être restaurés ou « remasterisés », j’ai pu découvrir, redécouvrir, que la France avait un beau cinéma, un cinéma de grande qualité ; ce dont je ne m’étais pas vraiment rendu compte jeune homme : un cinéma qui avait de la tenue et de la retenue. Quel que soit le genre. Il a existé un cinéma français de qualité, comme il y avait un cinéma italien, anglais, américain... J’avais déjà vu quelques-uns de ces films, mais le contexte social et politique de l’époque, et probablement ma jeunesse, ne m’avaient pas permis d’en apprécier le contenu à sa juste mesure. Je n’étais pas en situation de saisir le contraste violent entre le cinéma de jadis et celui d’aujourd’hui qui va révéler la stupéfiante médiocrité des productions modernes à partir des années 1970/80, sauf exceptions comme toujours. Et Dieu sait que le cinéma, dès les premières pellicules, n’a jamais été avare de pochades, navets et autres désespérants nanars… Des films souvent remarquables, des scènes bien jouées par des acteurs de premier plan, des comédiennes jolies, coquettes, gracieuses, féminines, et de toute façon à la hauteur du personnage interprété. Mais aussi des « gueules » et des seconds rôles, hommes ou femmes, au jeu inoubliable. Il est vrai que lorsque l’on a des réalisateurs et des scénaristes de même niveau pour servir les acteurs, ceux-ci ne peuvent que mettre en valeur leur talent et exprimer au mieux leur art.  

Puis, tout cela va changer, mais le changement sera progressif, presque insensible… Plus le temps va passer, plus le métier d’acteur va ressembler à un bureau de placement pour concierges au chômage, tandis que les actrices ressembleront de plus en plus à des ménagères à problèmes, névrosées et en manque d’amour marital, recrutées dans les foyers HLM, ou comme ils disent aujourd’hui, dans les « logements sociaux ». Le charme était rompu. La toile devenait la mise en scène du débraillé provocateur et de la vulgarité prétentieuse qui en remontre sous la montée des idéologies progressistes. Le cinéma n’a plus pour vocation d’être à proprement parler un spectacle, un spectacle qui pouvait être profond ; il épouse son temps et la modernité, et se veut une forme de représentation sociale « libératrice » teintée de contestation politique. Deux exemples ont marqué à mon avis ce changement. Le cinéma inaugure un type de personnage qui prendra le dessus et deviendra à la mode sur les écrans : le loser, l’anti-héros, le traîne-patins à la dérive ; filmer les tares de l’humanité et mettre des dégénérés en spectacle devient le summum de la création artistique et du faire moderne… Et pas seulement dans le cinéma.

Les valseuses, tourné en 1974, est une sorte de road-movie catastrophe de deux jeunes baltringues de banlieue en cavale qui vont de provocations en agressions, de viols en larcins, la fin étant laissée à l’appréciation du spectateur ; le réalisateur, Bertrand Blier (fils du grand Bernard), affirme clairement avoir voulu choquer le bourgeois : vulgarité et violence gratuites à tous les étages pour deux petites frappes aux abois qui s’enfoncent dans la délinquance où ils se sont fourvoyés tout seuls. Le film révélera Depardieu, Dewaere et l’actrice Miou-Miou ; il connaîtra un grand succès, non démenti encore aujourd’hui ; incontestablement il aura exercé une fascination certaine sur un public jeune qui se reconnaîtra et s’identifiera à ces deux lopettes de leur âge, dans la débine : ce sont les nouveaux héros des temps modernes.

 Le deuxième film, tourné la même année par le réalisateur Yves Boisset, s’appelle Dupont Lajoie. Là encore, le genre de film qui va ouvrir une nouvelle ère : le cinéma de propagande, dénonciateur, politiquement correct. Le film doit porter un message idéologiquement compatible avec les valeurs politiques dictées de haut. Pour comprendre ce film, il faut se souvenir du contexte de l’époque ; je l’ai déjà évoqué dans une autre chronique, mais il serait trop long de le rapporter ici. Pour faire court, disons que c’est la période de l’après-guerre d’Algérie où des immigrés, souvent issus du FLN, commencent à débarquer en France ; probablement soutenus, voire encouragés par les porteurs de valises — comprenons les communistes et les cathos progressistes —, ils multiplient provocations revanchardes et heurts contre nos militaires ; jusqu’au jour où, de guerre lasse, les bidasses sortent des casernes, organisent des ratonades et se mettent à « casser du bougnoule » ; l’affaire fait scandale à gauche.

Le cinéaste Yves Boisset, assisté du très gauchiste scénariste Curtelin, s’en empare ; mais comme il est délicat de mettre en cause l’Armée, il va faire le portrait du franchouillard de base, Lajoie, bistrotier de quartier en vacances dans un camping d’été : une caricature du beauf raciste, lâche, ras de la casquette. Celui-ci viole et tue la fille d’amis campeurs, puis traîne le cadavre de la jeune fille dans un chantier voisin. Les soupçons se portent sur les ouvriers du chantier, des maghrébins, comme par hasard. Ils sont aussitôt accusés, et tandis que la police mène l’enquête, les campeurs, remontés par Lajoie et ses amis, organisent une expédition punitive. Un des ouvriers est tué. Raciste, violeur, double meurtrier, maître chanteur : la totale. Bien que tout accuse le cafetier, l’affaire est classée sans suite pour raisons de basse politique. La caricature du petit blanc haineux et raciste symbolisant le français moyen venait d’être tracée à gros traits. À la fin, la porte d’un bar de quartier s’ouvre ; un homme armé d’un fusil entre, tire sur le patron qui se tient derrière le comptoir et le tue : le maghrébin vient de venger son frère assassiné. Dupont Lajoie deviendra un standard de l’écran dans une année 1975 riche en succès.

Dans un commentaire, je notais ceci : « Tout de suite, on constate que cette charge outrancière ne s’appuie sur aucun fait véritablement établi : le film est une pure fiction. Il s’agit donc d’une dénonciation gratuite, militante, d’un phénomène dit de « racisme ordinaire » qui va nourrir la machine à culpabiliser les Français, et valoriser l’étranger au détriment de l’autochtone. L’état d’esprit général qui circulera à partir de cette époque est désormais celui-ci : le Français de souche doit apparaître, pour la gauche et les milieux républicains en général, comme un plouc indécrottable, dernier témoin d’une race abâtardie par des siècles de civilisation obscurantiste, qui se doit d’être régénéré par l’apport massif de populations allogènes. Notons que la « régénération de la race » était déjà l’obsession de la Révolution française. Mais cela, ce n’est pas du racisme, n’est-ce pas ? »

Arrivons à nos jours, quarante ans plus tard. Dans ce même esprit du cinéma détourné au service de la propagande idéologique, deux films, deux comédies, vont se suivre et faire succès. Le premier est Intouchables ; n’ayant pas vu le film et n’ayant pas du tout envie de le voir, car fatigué de la surreprésentation de ce genre de pellicules à vocation antiraciste — donc antifrançaise — visant à complexer voire à culpabiliser le spectateur, je n’en dirai rien ; mais le second, sorti à peu de distance au moment où je rédige ces lignes, va plus loin et plus fort. Il se présente comme une comédie se donnant pour objet manifeste de normaliser le métissage interracial, de l’encourager et le faire admettre au public français ; tel est le but subliminal du film Qu’est-ce qu’on a fait au Bon Dieu ?

Un notaire de province, notable local bien installé dans sa représentation de bourgeois rétrograde blanc, catholique, très vieille France (et d’ailleurs ne manquant pas d’humour dans le film), est flanqué de quatre filles à marier. Trois d’entre elles épousent chacune un homme de couleur : un Chinois, un Arabe, un Juif ; la quatrième finira par épouser un Noir africain. Bien sûr, le style comédie est là pour faire avaler la pilule ; les quelques gags éventés passés, tout le film repose sur des blagues « racistes » qui se veulent drôles ; entre gendres de couleurs, plus c’est gros, plus ça passe ; pas de problème, on est dans l’autodérision ; par contre, le notaire, interprété par Christian Clavier, abattu par le sort qui touche sa petite famille, ne manque ni de propos ni d’allusions racistes ; à un moment, il envisage même de quitter la France pour se remettre du choc et oublier… Mais ses propos racistes — car des blagues racistes venant d’un blanc envers des gens de couleurs ne peuvent être que propos racistes —, seront vite oubliés : il finit par accepter ses gendres de bon gré sinon de bon cœur. À la fin, il propose quand même à sa femme un voyage autour du monde… Un besoin de changement d’air, probablement.

Une comédie qui repose presque entièrement sur le numéro d’acteur de Clavier. Pour le reste, c’est du niveau Bidasses en folie chez les bourgeois. Mais ce que l’on remarque surtout, c’est le caractère transparent des filles, véritables oies blanches bon chic, bon genre ; totalement vides, inexpressives, des nunuches au mental sclérosé, bien qu’affichant des activités professionnelles de niveau relevé, elles incarnent tout à fait la simplette au grand cœur qui s’entiche et se donne, non par amour, mais par compassion si ce n’est par apitoiement au premier déclassé venu, sans réfléchir aux conséquences ultérieures de sa faiblesse. Cela s’est déjà vu chez des avocates s’éprenant d’un de leurs clients taulards. Sauf que dans le cas présent, bourgeoisie oblige, ce sont des hommes bien installés dans la vie ; rien à voir avec l’habituelle peuplade bigarrée des prisons : il eût été difficile d’aller plus loin dans la provocation. Le but était atteint, avec une bonne dose de gros rire pour huiler les rouages. La morale de l’histoire est simple : brave gens, il faudra désormais vous faire à l’idée que la France sera métissée ou ne sera pas. Et les quatre filles du notaire sont là, dans le film, pour signifier clairement, comme l’a noté un critique, que le métissage est inéluctable et qu’il passera par l’utérus de la femme blanche : le Français de souche, c’est fini.

Véritable entreprise de propagande, tout semble montrer que ce film a été poussé afin d’en faire un des plus grands succès de l’histoire du cinéma « national ». Dans ce cas, il faudra remercier les élèves des écoles publiques et autres d’avoir contribué par leur présence obligatoire à lui faire passer largement la barre des dix millions de spectateurs. Le bourrage de crâne, ça paye.

S’il n’est pas Juif, métèque ou de gauche, un Français n’a aujourd’hui quasiment aucune chance de réaliser un film, même s’il a du talent ; on peut même affirmer que le cinéma « métèque » aurait tendance à prendre le dessus, une sorte de cinéma étranger au pays dans le pays qui n’a désormais plus rien à voir avec le cinéma d’expression française. Le Français de souche est persona non grata surtout si le contenu ne va pas dans le sens du politiquement correct, et s’il s’ingénie à vouloir employer des acteurs blancs, de souche, même de type européen assimilé : cela lui sera strictement impossible. Et ce n’est pas d’aujourd’hui. La preuve ? Cette anecdote que je rapporte telle qu’on me l’a rapportée, du temps où je militais au Front national, l’ancien, le vrai, l’historique, pas le faux. Je tenais ce jour-là un stand régional à la fête annuelle des BBR qui se tenait sur la pelouse de Vincennes. Cette anecdote date d’une trentaine d’années environ, dans une période où la dictature du politiquement correct ne s’était pas encore imposée, ou n’était pas aussi perceptible ni aussi absolutoire qu’aujourd’hui.

La scène se passe à la sortie d’un studio de cinéma du nord ou de l’est parisien. Quelques personnes bavardent sur le trottoir avant de se séparer. Dans la discussion, l’une d’elles sort son portefeuille pour y chercher un document. Dans le geste, une carte tombe. Elle s’étale par terre, bien visible. C’est une carte d’adhérent du Front national. L’homme se penche pour la ramasser et va pour la remettre dans son portefeuille. À ce moment, un des personnages présents lui lance : « Tu peux la remettra dans ton portefeuille. Pour le cinéma, tu es mort. »

Violente, la repartie… La nature même de cette réaction épidermique montrait qu’il ne s’agissait pas de petit personnel, mais de gens du niveau acteurs, réalisateurs ou producteurs ; à tout le moins, celui qui exprimait cette sentence définitive semblait avoir le bras long. Je crois parfaitement à la réalité de cette anecdote ; celui qui n’a pas vécu la crispation haineuse de gens apprenant soudain que vous êtes membre du Front national, ne peut comprendre ; j’ai vu de braves pétochards piquer des crises de nerfs devant moi, devenir carrément hystériques comme s’ils avaient le diable devant eux. La manipulation mentale fonctionne à merveille ; ceux qui manipulent de haut savent parfaitement ce qu’ils font et pourquoi ils le font : ils connaissent le tréfonds de l’âme humaine.

*

Oui, il y a un cinéma d’avant et un cinéma d’après, un cinéma français et un cinéma qui ne l’est plus… On mesure mieux ce changement d’état esprit à travers l’évolution de la mentalité des acteurs. En voici un exemple parlant à travers deux interviews, l’une de l’acteur Fernandel, l’autre de l’acteur fantaisiste belge Benoît Poelvoorde, un parmi d’autres…

Dans cette première interview recueillie sur YouTube, en 2,30 mn Fernandel évoque son métier, sa famille, son épouse, Noël.

Rome 1958. Interview télévisée de Fernandel par François Chalais, critique de cinéma à la télévision. Lieu : le Château Sainte-Anne, un jardin public dominant la ville. On imagine le ton de l’acteur, sa façon de s’exprimer, et son phraser au prononcé appuyé, très syllabé.

Début de la vidéo.

« Pour vivre heureux, à défaut de pouvoir vivre caché, Fernandel avait trouvé la bonne solution.

François Chalais : Vous êtes, en effet, un personnage qui a toujours fait ce qu’il a voulu, mais sans jamais sacrifier rien de tout ce qu’il a toujours aimé, même lorsque ça ne marchait pas tellement bien pour lui. Je crois que votre bonheur est fait de choses simples, de… surtout… une chose qui me touche particulièrement, c’est l’amour que vous portez à votre famille.

Fernandel : Mais, vous savez, mon cher Chalais, on peut… dans cette vie d’artiste, avoir aussi une vie familiale…

Chalais : C’est ce qu’on ne sait pas en général…

Fernandel : …car contrairement à ce que l’on croit, on se dit toujours les acteurs, les acteurs, les acteurs… Mais je fais ce métier comme je faisais… mon métier de banquier… enfin, d’une autre manière, car à la banque, n’est-ce pas, on m’a jeté… Ici, on m’a gardé. Et pour moi, il y a une chose qui compte avant tout, c’est… m’étant marié, il y a trente-trois ans bientôt, ayant une famille nombreuse, je suis heureux de pouvoir, tout de même… entre mes films, passer mon temps auprès des miens.

Chalais : Je pense d’ailleurs que ce qui vous touche le plus chez votre femme, c’est qu’elle vous a aimé avant que vous soyez devenu Fernandel.

Fernandel : Ah, certainement ma femme m’a épousé…

Chalais : Je crois que vous ne l’avez jamais oublié, ça…

Fernandel : … ah, je n’étais rien du tout… Écoutez, vous savez, maintenant… vous savez ce que c’est, on a toujours dit Fernandel à une gueule un peu spéciale, n’est-ce pas ?... Or, je me suis arrangé avec l’âge… Étant plus jeune, vraiment, j’avais cette figure chevaline dont parlaient si souvent les journalistes. Et je dois dire que ma femme m’a aimé pour moi-même, et je n’étais rien du tout… et je lui rends aujourd’hui un hommage public.

Chalais : Je pense qu’elle y sera sensible et que tout le monde le comprendra… D’ailleurs dans vos contrats, il y a une clause qui n’est pas toujours très bien comprise ; on dit en effet, que, chaque année, entre le 22 décembre et le 3 janvier, vous refusez de tourner. Et certains ont pensé que c’était un caprice.

Fernandel : Ooooh !… (Il lève sa main droite en signe de dénégation).

Chalais : Est-ce que c’en est un ?...

Fernandel : Je n’ai pas de caprice dans le métier, vous savez… Je ne suis pas une de ces starlettes qui dit : je ne veux pas tourner pour ci ou pour ça… Non, il serait vraiment dommage et malheureux, lorsque, l’on a une situation comme la mienne, de passer les fêtes de Noël ou du jour de l’An hors de chez soi ; lorsque l’on peut dire à un producteur, gentiment avant de signer le contrat, vous savez qu’à partir du 22 décembre jusqu’au trois janvier, je ne tourne plus et je vais passer Noël en famille. »

Fin de la vidéo.

Maintenant, voyons un acteur bien de nos jours, l’acteur belge Benoît Poelvoorde, à propos de la Manif pour tous de Février 2013, contre le « mariage » homosexuel. Oui, parce que les saltimbanques, aujourd’hui, sont censés avoir des idées politiques et les exprimer publiquement, sans vergogne.

Journaliste (Question à peine audible) : Qu’est-ce que vous pensez des mouvements de contestations actuelles, la Manif pour tous…

BP : Mais alors ça, excusez-moi, mais je ne comprends pas, je ne comprends pas, alors ça je peux vous dire, j’ai envie de faire une manifestation contre les manifs… Nous de la Belgique, quand on regarde ça, on rigole en disant qu’est-ce qu’on en a à foutre… C’est quand même pas de l’éthique, ça ralentit tout, ça ralentit tout, tout, tout… On peut pas aller contre ça, c’est idiot, quoi… Ce qui me fait rire, ils sont contre l’homoparentalité… Qui dit que leur gosse ne va pas devenir homosexuel ?... (inaudible) ils vont faire quoi, les gros malins en disant jamais ! Jamais !... Papa je suis pédé… Foutez-nous la paix parce que, en plus, ça emmerde tout le monde… Moi j’étais dans l’embouteillage, hier, une heure et demi… Ils manifestent, pourquoi maintenant ? Moi je trouve ça (inaudible)

Journaliste (question inaudible, couverte par le rire étouffé de bécasses qui n’arrêtent pas de pouffer tout le long de l’entretien…)

BP : Mais non, en Belgique on s’enfile comme des rats (rires)… Mais tu plaisaaaante !... (mot inaudible). Pour un oui, pour un non, on est derrière son copain… Chez nous y a pas plus d’homme que de femme… mais pas du tout… Mais quand on regarde ça de loin, on dit mais qu’est-ce que c’est… On dirait que vous découvrez l’électricité… Attention, l’électricité pourrait nous aveugler à vie… Ah, tu crois… éteint ça tout d’suite… »

Je ne vais pas plus loin. Deux comiques de cinéma… Le basculement d’un monde à l’autre, deux mondes différents, deux univers opposés à soixante ans de distance… D’un côté, le monde d’un homme simple qui rend hommage à son épouse, Henriette Manse, et évoque avec des mots de tous les jours, sans aucun moralisme dédaigneux, son métier d’acteur, Noël, sa famille… De l’autre, un monde qui s’ouvre sur une immense fosse d’aisance où s’écoulent toutes les humeurs infectieuses et les déjections purulentes d’une société dont le degré de pourrissement n’est que la mesure de sa propre décrépitude. Deux amuseurs publics, deux personnalités d’une même légèreté apparente, dont l’une, disparue, nous laisse qu’éternels regrets, et dont l’autre, contemporaine, est la marque de la décadence actuelle qui nous frappe, et nous emportera avec ce monde que l’on ne regrettera même pas par-delà la mort… Un immense acteur internationalement reconnu ; un petit bourgeois névrosé, boute-en-train de caboulot de banlieue, qu’on fait passer pour artiste par défaut, la médiocrité prétentieuse étant devenue la référence dans un monde où le génie n’a plus sa place. 

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