Bobologie appliquée

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C’est en cherchant sur internet des éléments d’information sur le phénomène « bobo », que je suis tombé sur cet article de bobologie expérimentale ; il a fait de moi un bobologue de circonstance le temps d’une chronique. Laquelle chronique peut être considérée comme une suite « logique » de Dégénérescence d’une république qui se voulait régénératrice.

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Physiologie des bobos

(Publié par Zek, le 3 octobre 2010 dans Sujets de société)

« Il est facile de reconnaître un punk, un teddy-boy, un skinhead ou un rasta, et même un yuppie de Wall Street ; mais quels sont les signes distinctifs du bobo ? Voilà une question qui divise les anthropologues. C’est que le bobo existe en cinq espèces bien distinctes: le Grand Bobo, Le petit Bobo, le Boma, le Bozo et le Bobé.

1. Le Grand Bobo (Grand Bourgeois Bohème) habite les quartiers huppés de Paris, rive gauche de préférence, mais le Marais, voire un beau loft panoramique dans un recoin canaille du onzième ou du quatorzième, feront l’affaire. À éviter cependant, le seizième, qui sent la pesanteur poussiéreuse de la droite rance. Le Grand Bobo est racé, mince, impeccablement vêtu (style Vogue, la touche médecin en week-end en moins) [arborant généralement une barbe de huit jours], il hante les milieux de l’édition, ou les professions libérales, au besoin l’Université ou la Haute fonction publique. Pour ses vacances il affectionne les superbes bastides en pierre du Lubéron, l’une des rares régions de province où il survit. Il est bien entendu affilié au Parti Socialiste, et arbore fièrement La Pravda sous le bras. Mais il n’est pas pour autant dupe, et garde un détachement souverain face au discours politique, qu’il commente avec ironie. Il ne parle des politiciens de droite et des chefs d’entreprise qu’avec un rictus de mépris, comme la Duchesse de Guermantes parle de l’infréquentable Docteur Cottard ou du salon petit bourgeois de Madame Verdurin.

Le grand Bobo méprise le peuple, composé essentiellement à ses yeux de petits blancs, de beaufs, de poujadistes, de lepénistes, et de supporters du Paris Saint-Germain. C’est pour ça qu’il trouve la mixité ethnique formidââble, car elle permet de dissoudre le peuple dans un espace global pluriel beaucoup plus attrayant, au rythme de la samba et du raï, et des émeutes urbaines qui ne le concernent guère. Car c’est un peu en touriste que le Grand Bobo prône la mixité ethnique, il la trouve dépaysante et colorée, mais se garde bien de la vivre dans sa vie quotidienne. Ses enfants sont obligatoirement scolarisés dans les meilleurs établissements parisiens, où l’on pratique à titre discret, au moyen de combines et tuyaux appropriés, la préférence nationale, voire la préférence de classe.

Le Grand Bobo est social-libéral, voire social-libertaire, et affectionne le paradoxe et les idées provocatrices progressistes. Il est contre la sélection à l’école, contre les prisons, etc.

Le Grand Bobo est ouvert à toutes les expériences, il a goûté à toutes les drogues, et ne dédaigne pas d’être un peu tapette, modérément tout de même, car il ne s’agit pas d’y prendre goût mais de montrer à quel point il est tolérant.

2. Le Petit Bobo (Petit Bourgeois Bohème) incarne les forces vives de la Gauche Solidaire. Elle — car c’est bien souvent une femme — occupe un poste moyen dans un ministère, de préférence l’éducation ou les affaires sociales. Elle consacre une bonne partie de son temps à la comptabilité de ses petits avantages : retraite, RTT, jours de grève, etc. Elle milite aux Verts, à la LCR [Ligue communiste révolutionnaire], au PS peut-être, au collectif des sans-papiers ou dans une association antiraciste. Elle s’est mobilisée contre Le Pen. Elle est une fervente défenseure de l’école publique, de l’audiovisuel public, des transports publics, des hôpitaux publics, du théâtre public, etc. Elle prend le train pour aller au festival d’Avignon, où elle trouve tout bien et fait attention à son budget. À Paris elle va au cinéma voir les films français [d’art et d’essai ?]. Dans les transports en commun elle lit des romans à Prix Goncourt écrits par des écrivains pleins de compassion pour ceux qui souffrent, ou l’autofiction d’une femme libérée qui détaille sans complexe ses expériences sexuelles. Elle est très concernée par les menaces de la mondialisation, le réchauffement climatique global, des dérives fascisantes de Bush, la brevetabilité du vivant, ou les dangers des OGM (alors que le Grand Bobo reste très détaché). Elle signe des pétitions contre les mauvais traitements infligées aux femmes en Afghanistan et contre l’intervention américaine en Afghanistan. Elle ne lit pas que la Pravda, mais aussi Libé, et, quand c’est un homme, Le Monde Diplodocus, pour avoir ‘‘une analyse objective sur les grandes questions internationales’’. Elle habite un appartement exigu à Paris ou en proche banlieue. Elle aime les journées sans voiture, la fête de la musique et la Gay-Pride. Elle voudrait vivre dans un monde plus festif où l’individu est mieux pris en charge par la collectivité.

3. Le Boma (Bourgeois Marginalisé) a moins de 35 ans, et il est bien souvent le fils d’un Grand ou d’un petit Bobo. Papa et Maman ainsi que l’École de Mitterrand lui ont appris que travailler pour une entreprise privée c’est mal. Reste la fonction publique, qui permet de devenir un petit Bobo. Mais notre Boma a un poil dans la main, et passer un concours, ça sent le dix-neuvième siècle positiviste, napoléonard et moisi. Avec la bénédiction de Papa et Maman, notre Boma s’est lancé dans une activité artistique. En espérant que les prébendes du Ministère du Kulturkampf, voire le Graal de l’Intermittence du Spectacle, permettront de subsister tout en se lançant dans le Grand Rêve. Au bout d’un certain temps, le curriculum de notre Boma se réduit à quelques happenings minables. Il en a chié, mais pas trop. Il y a toujours quelqu’un pour lui payer ses vacances et ses billets de train pour le salon des plasticiens de Montreuil-Bellay ou le festival de théâtre alternatif de Capdenac-Gare. Il y a toujours la Grande maison de Papa dans le Lubéron (Si papa est un Grand Bobo), ou à défaut le T4 de Maman à Bénodet (Si Maman est une petite Bobo) pour se ressourcer. Seulement voilà, Papa et Maman se font vieux. Notre Boma fait face à une douloureuse alternative : soit se raccrocher par un moyen quelconque au monde du travail et devenir ce qu’il n’aurait jamais cessé d’être, un petit Bobo, soit faire le grand plongeon et se transformer en Bozo. Avec tout le charme Rimbaldien et Kerouaquien que ça comporte, mais ça risque de finir très vite et aussi mal qu’Easy Rider.

4. Le Bozo (Bohème Zonard) n’est plus un bourgeois, il tient plutôt du clochard drogué. Mais il partage les valeurs fondamentales des autres Bobos. Il erre dans les rues, avec ses chiens diarrhéiques, faisant la manche. Il demande au moins un sourire, ou le respect. Il ne tolère pas qu’on le méprise, et ne se prive pas d’insulter les passants qui ne lui ont pas au moins retourné un sourire, ou le respect. Il est souvent jongleur, ou cracheur de feu, on le croise au festival de théâtre de rue d’Aurillac. Il a le crâne rasé, ou une queue de cheval aux dreadlocks mités. Son état de santé est déplorable : engelures aux pieds, malnutrition, dents manquantes [normal chez les sans-dents !], sida… Au fond de ses yeux vitreux se lit la désespérance de l’homme privé de son humanité dans cette société capitaliste-ultralibérale de merde. Mais il ne regrette rien ! Il a eu le courage de se rebeller, de dire merde à la société bourgeoise, il a refusé le salariat pour partir à l’aventure sur les routes du quart-monde, sac au dos. C’est le prolétaire de la boboïtude. Il est allé jusqu’au bout de lui-même. Il a remué les bas-fonds de la société. Ce que le petit bobo voit dans un film français misérabiliste subventionné, confortablement assis dans un fauteuil de l’Accatone ou de l’Utopia, lui, le Bozo, le vit au quotidien. Les galères succèdent aux dérives, les dérives aux squats, les squats aux descentes… Ça valait vraiment la peine de se foutre en l’air pour tourner le dos à cette société d’exploiteurs, devenir un Céline de caniveau, quelle classe, quelle authentique parcours poétique !

5. Il y a enfin le Bobé (bourgeois béhème), version de droite du bobo, européen convaincu qui achète sa voiture à crédit en Allemagne (d’où le nom), ses costumes à Londres, ses chaussures en Italie, sa nourriture dans les épiceries fines mondialisées. Rarement fonctionnaire à proprement parler, il est plus souvent cadre sup. dans une entreprise plus ou moins en cheville avec l’État (Dassault, Thomson, Bull, Total, France Telecom…) et se plaint tout le temps que les impôts sont trop élevés et étouffent la croissance. Il veut bien libéraliser si cela signifie payer moins d’impôts mais ‘‘il faut quand même aider les entreprises et conserver la Sécu.’’ »

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Un posteur ingrat reproche à Zek de ne pas avoir assez développé le Bobé… C’est vrai, sur ce point Zek a été un peu faible : il aurait pu se forcer. Il doit appartenir à la catégorie Bozo : après le mot « Sécu », il est tombé en carence ; ou alors faut-il comprendre qu’il a manqué, à son corps défendant, de substance pour délayer sur un hypothétique bobo de droite dont il est permis de se demander en quoi il consisterait, car le bobo susnommé Bobé appartient plus à la catégorie social-libérale proche du parti socialiste qu’au véritable individu de droite plutôt réac et Vieille France, comme je trouve que je ne le suis jamais assez moi-même…

Un autre posteur perspicace lui fait remarquer qu’il a oublié le Bocal : « Bourgeois catho altermondialiste qui confond militantisme de gauche avec actions de grâce, et ethnomasochisme avec amour de son prochain. » Et en plus, si je puis me permettre dajouter : un Bocal probablement lecteur assidu de Témoignage chrétien, ou à tout le moins du quotidien La Croix, abusivement ainsi dénommé. Il serait peut-être bon de creuser aussi du côté du Bora-lili, bourgeois rangé libéral-libertaire, genre politicien de gauche ; lequel, après avoir bien profité du mot d’ordre soixante-huitard « interdit d’interdire » tant que cela l’a servi pour s’élever au pouvoir, une fois arrivé aux affaires est passé en mode « interdit de ne pas interdire », juste pour faire taire ceux qui seraient tentés de menacer sa réélection en dénonçant ses nombreux privilèges et autres juteuses prébendes d’élu de la République.

Rappelons que le Bobo est le descendant du soixante-huitard quelque peu croisé de hippie et mâtiné de baba-cool typique de l’évolution des années 1960 (sixties) et 1970 (seventies), devenu ostensiblement embourgeoisé après avoir découvert les bienfaits socialement compatibles de l’argent, surtout celui du contribuable : après les hippies, le temps des youppies et des golden boys ; on pourrait y joindre le snob d’antan, en moins guindé, qui se serait encanaillé en reprenant à son compte les poncifs démagogiques de la modernité. Le mot bobo, bourgeois-bohème, a été inventé, comme tout ce qui relève de la bêtise arrogante de l’argent, aux États-Unis, et symbolise ce qu’on appelle le « vide californien » (d’autres disent hollywoodien) : jouir de tous les avantages de la vie en se mettant au diapason des innovation avant-gardistes pseudo intellectuelles, tout en grattant la guitare ou en faisant du patin à roulettes, mais sans cesser de poser à l’esprit rebelle et de pousser l’anticonformisme revanchard jusqu’à voter à gauche.

Maintenant voici un bobo cherchant à « sédentariser » en Provence. Appréciez le mot « sédentariser » ; il fait partie du vocabulaire fondamental du bobo ; un bobo, ça « sédentarise » ou ça « nomadise » ; quand il sédentarise, il ne nomadise pas ; et quand il nomadise, il ne sédentarise pas. Toute la vie du bobo se résume à cette alternative buridanesque : sédentariser ou nomadiser. Cruel dilemme. En général, le bobo type sédentarise en hiver à Paris ; en été, il nomadise et festivalise de préférence en Avignon, dans le Lubéron ou  la Provence, rarement au-delà. À noter qu’un vrai bobo nomadisant se reconnaît à sa bible dont il ne se sépare jamais : le Guide du Routard, le guide touristique qui rime avec soixante-huitard et interdit au touriste les municipalités Front national. Créé à l’origine par le très gauchiste Philippe Gloaguen, puis repris et financé par le groupe Hachette, le plus gros éditeur généraliste français, qui va lui assurer son succès : encore une preuve que la gauche et le fric ont toujours fait excellent ménage ; pas sûr que son concurrent d’un tout autre état d’esprit, Le Petit Futé, né à la même date, ait bénéficié des mêmes solides soutiens…

Ce symbole du nomadisme voyagiste est né de l’irrésistible attraction du sous-continent indien et de ses paradis artificiels planants, en une période hautement dominée par les mouvements alternatifs qui fleurissaient partout en Occident ; ils préfiguraient déjà ce qu’allait devenir le bobo des années 2000, synthèse sublimée du hippie et de la bourgeoisie nouvelle, émancipée et décomplexée. L’évolution boboïsante du Guide du Routard peut se mesurer à celle de son célèbre logo ; voici comment le décrit la fiche Wikipédia : « Le personnage du marcheur [symbole du routard] a beaucoup évolué depuis [1975] pour mieux coller à son temps. À l’origine baba-cool, le marcheur a progressivement laissé tomber son look seventies. Il a ainsi abandonné son pantalon à pattes d’éléphant et ses pataugas, ses cheveux ont raccourci et il s’est mis à porter une montre au poignet. Avec les éditions 2000 des guides, la moustache emblématique du personnage a même définitivement disparu. Par ailleurs, alors qu’à l’origine le marcheur figurait en pleine page de couverture, sa taille a considérablement rapetissé de manière à laisser de la place dès 2001 à des photos illustrant le pays dont traite le guide. »

Désormais, le bobo est propre sur lui, clean, bien élevé et il sent bon ; il évite autant que possible de se péter à coups de taffes ou de toutes autres mixtures psychédéliques, mais c’est hélas la dernière citadelle du parfait traîne-patins de luxe qui résiste encore en lui.

C’est également sur le site internet du Guide du Routard, que je trouve dans ma recherche boboïcienne le message de cet authentique bobo autoproclamé :

Bonjour à tous,

Je me permets de faire appel à votre aide afin de mieux orienter ma recherche d’appartement.

J’ai pour projet de me sédentariser d’ici quelques mois.

J’ai la chance de par mon boulot, de pouvoir m’installer où bon me semble quelque part en France.

J’oriente ma recherche actuellement sur la Provence.

Mais quelque peu exigeant, je recherche un endroit où vivre, bien précis.

J’aimerais trouver une commune de moins de 50 000 habitants, voire un village, réputé pour son bon vivre, où on retrouve une certaine communauté artistique, bobo-écolo, où siègent des petites animations l’été. Un village réputé de ce genre, où on peut croiser quelques anciens hippies par exemple. Où on trouve des boutiques bio, new age, etc... Bref un endroit où les gens se sont retrouvés ici par choix de se vivre au sein d’une population zen et décontractée, voire originale, orientée à gauche (gaucho).

Dans mon idéal peut-être un peu utopique, je recherche cela sur la Provence.

Après je suis ouvert à toutes vos idées, peu importe où cela se trouve.

Merci à vous.

Omatuntoo

Quelques réponses à Omatuntoo :

  • Posté par Lavrendria :

Et sinon dans l’Aude, région de Rennes-le-Château (en LR) ! Tu seras servi !

  • Posté par Sophie007 :

Pour trouver des coins où il y a des hippies, mieux vaut aller en Ardèche ! Aix-en-Provence est une ville où il y a beaucoup d’animations et pas mal d’ex-parisiens mais pas forcément dans le genre bio et gaucho.

  • Posté par Galinette83 :

Comme village "bio", tu as Correns dans le centre Var (900 habitants, près de Brignoles), ou à côté, village plus artistique, Cotignac...

  • Posté par Jol440 :

J’allais aussi suggérer Correns ou Cotignac ! Cotignac a la réputation de devenir un peu "Le St Tropez du Var", les prix de l’immobilier suivent en conséquence...

Mais je n’y ai personnellement jamais croisé de hippie (cela dit le dernier "vrai dur et pur" que j’ai croisé avait une soixantaine d’années, et c’était dans des montagnes au Japon, mais ça c’est plus loin.

À Correns non plus je n’ai jamais croisé de hippie : ce village a comme étiquette "Le village le plus bio de France". Certaines stars y résident, très bobo mais pas très hippie non plus.

Perso je vis près de Salernes, c’est moins connu mais c’est génial comme endroit. Une petite communauté bio très enthousiaste, pas mal de gens "alternatifs", mais aussi un village qui a des habitants toute l’année, plein d’animations en été (aussi dans les environs), et une paix relative en juillet-août (on n’est pas complètement noyés par les touristes, qui sont donc bien accueillis).

  • Posté par Irina Nevikovska :

L’Isle sur la Sorgue, à 25 km d’Avignon et situé à côté du Luberon.

C’est une ville un peu bobo de 22 000 habitants, plutôt sympa l’été avec pas mal d’animations...
Il y a les villages d’antiquaires toute l’année, ouverts le week-end, qui donnent un certain cachet à la ville. Et puis depuis peu pas mal de bars à vins se sont installés, un bon moment de détente le soir....

  • Posté par theuerb :  

Euh !... L’Isle bobo écolo ?...

Bobo, peut-être (ça dépend de ce qu’on met derrière ce mot à la mode, mais écolo, sûrement pas !)
C’est surtout friqué et chicos (sauf certains quartiers populaires, mais il n’y en a plus beaucoup !)

  • Posté par passe-frontière :

Bonjour, je viens ajouter à la liste des villages à visiter absolument dans le Var, dans les environs proches de Salernes, en dehors de Cotignac, Entrecasteaux où vit une célébrité de la télé, et à son célèbre parc du château dessiné par Le Nôtre, et le village de Tourtour, village cosmopolite et riche en galerie d’art, avec une vue panoramique extraordinaire ce qui lui vaut le nom de " Village dans le ciel".

  • Posté par shirelle :

Stop on arrête là ! Vous lui racontez n’importe quoi !

Déjà l’Ardèche ce n’est pas la Provence !

De plus, le Var, laisse tomber et le sud-ouest aussi, la Provence c’est la Provence !

J’ai compris ton besoin et il se trouve... en DRÔME PROVENÇALE

– NYONS, communauté hippie importante, vie en tipi ou en yourte, bio, new age, associatif, superbe ville de plus.

– BUIS LES BARONNIES, très, très new age, genre écolo chamanisme biodynamisme et permaculture...

– DIEULEFIT, très spirituel et zen, zen, zen.

Le département de la DRÔME est le premier département de producteurs BIO de France.
DRÔME PROVENÇALE, là est ton bonheur.

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Stop, on arrête là ! C’est Shirelle qui a raison. Elle a tout compris, Shirelle ; même que Dieulefit, c’est très spirituel : c’est mieux, en effet, qu’il le fit que s’il ne le fit pas. Et si en plus elle fait la promo de son département au profit de l’Office du Tourisme, avec une petite prime à la clef, de quoi pourrait-on se plaindre sous le soleil de Provence, quand on s’appelle Shirelle, qu’on est new age, genre écolo-chaman biodynamique, qu’on vit dans une yourte ou un tipi, qu’on fait de la « permaculture », qu’on mange bio, et finalement qu’on est zen, zen, zen ?

Pauvre Provence !… Je pense surtout à la Provence de Daudet, Mistral et bien d’autres, mais aussi à celle de Pagnol, dont il a donné une image si humaine, si humble, si sensible, si fière au bon sens du terme, si enracinée, si proche de la terre et de la vérité de la vie… Plus que de la littérature, plus que du cinéma, je tiens l’œuvre Pagnol pour un monument d’archéologie. Comment pourrait-il supporter les changements profonds qui ont bouleversé le paysage et la mentalité des gens de son pays, de sa petite patrie ?... Je sais qu’il commençait déjà à constater, témoin impuissant, cette évolution funeste ; quelques temps avant sa mort (1974), il avait manifesté son inquiétude et ne voyait pas d’un bon œil ces transformations quasiment anthropologiques qui allaient changer du tout au tout l’aspect humain et physique de sa chère Provence.

Il semble que cette terre ait été envahie par une faune cosmopolite aussi ravageuse qu’une invasion de termites s’attaquant à un arbre mort ; une faune venue de France et de tous les horizons du monde, particulièrement d’Europe du Nord, des pays de l’Est, du Maghreb, du Moyen-Orient et d’ailleurs au plus grand mépris de la physionomie historique du pays, soit pour s’installer et vivre de je ne sais quoi sinon de la retraite ou des provendes de l’État, soit pour les vacances. La Provence transformée en bronzodrome universel, en décor naturel pour cultureux en mal d’occupations festives et festivalières, ou encore en terroir solaire embaumé pour bobos-écolos quelque peu allumés et bons à pas grand-chose, surtout pas à cultiver la terre trop basse pour leurs délicates petites personnes ; le plus consternant dans ce triste tableau est de constater que la « bio », par un phénomène que je n’arrive pas à m’expliquer, a été associée à cette espèce de dérangés du bulbe aux airs faussement innocents ; innocents peu-être mais pas inoffensifs…

Du bobo au singe bonobo, il y a plus qu’une syllabe ; il y a une identification de mœurs qui ramène le bobo au niveau des pratiques sociétales et sexuelles (sexe convivial !) de cette espèce de primates proche du chimpanzé ; le bonobo est devenu le symbole comportemental de toute une frange des classes moyennes et supérieures de la population se définissant libérale-libertaire (1). Le temps n’est pas loin où, par un phénomène paradoxal d’involution, ceux qui affirment que « l’homme est un singe comme les autres » finiront par redescendre au niveau de leurs frères inférieurs d’où ils se prétendent issus. L’assomption ultime du vivre-ensemble. L’affaire paraît bien engagée.

La Provence mitée, la Provence humiliée par la prolifération d’un habitat invasif, d’une urbanisation galopante qui dévore et enlaidit les espaces naturels, particulièrement la façade maritime ; des espaces transpercés par la multiplication de voies de communications en tous genres, le tout ayant transformé des paysages de toute beauté, harmonieux et paradisiaques, en peau de léopard ou en pelisse de chien galeux.

J’ai revu le Regain de Pagnol il y a peu (je n’ai pas lu le livre de Giono) : j’en avais les larmes aux yeux ; une ode à la vie éternelle qui reprend toujours ses droits là où elle a déserté ; un hommage au travail âpre et rude de nos paysans de jadis, l’attachement à leur terre, mais aussi, pour certains, un exemple de la vie simple et frugale qu’ils menaient, toujours en parfait accord, en parfaite symbiose, en parfaite harmonie avec la nature, les éléments et le réel. La population française est faite à 80% pour retourner à la terre de ses ancêtres.

C’est aussi l’endroit choisi par l’État français et ses six contractants internationaux pour y construire à Cadarache la bombe atomique contrôlée Iter que le monde entier a refusé de construire sur son sol, mais pas les ahuris de notre glorieuse République qui ont accueilli au cœur de la Provence ce chantier démentiel et dévastateur, prêt à nous exploser à la figure à tout moment (2) ; et quand on sait que les ingénieurs du nucléaire galèrent depuis des années à grands coups de milliards d’euros pour gagner seulement 15% de rendement sur les futures centrales nucléaires de remplacement que nous n’aurons même plus les moyens de financer (EPR de Flamanville), sauf planche à billets ou capitaux chinois ou américains — ce qui veut dire pour ces derniers qu’ils en seront pleinement propriétaires via GE ou Westinghouse —, tout cela n’est pas fait pour nous rassurer…

Pauvre Provence… Pauvre Marcel ! Il doit, lui comme d’autres, se retourner dans sa tombe. Aucun esprit imaginatif, fût-il des plus brillants, n’aurait anticipé la fulgurante subversion civilisationnelle que connaît la France aujourd’hui, et les bouleversements affligeants qui ont changé son destin en si peu de temps ; même les signes les plus tangibles n’auraient pu prévenir nos grands-parents, à peine remis de toutes les guerres que la République a suscitées depuis deux siècles : brutalement mis devant le fait accompli, ils seraient horrifiés par l’ampleur foudroyante des dégâts ! (2015)

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1. Il existe une marque de vêtements « Bonobo ». Dans la même veine, il n’y a aucune raison que nous n’ayons pas droit un jour à un journal bonobo, une école bonobo, une cuisine bonobo… Le principe fondamental de la vie en société de ces bonobos qui enthousiasment tant notre république libérale-libertaire dont les bobos sont la pointe émergente, étant, selon les scientifiques, de résoudre les conflits d’ordre social ou particuliers par le sexe, il suffit pour pacifier les relations entre adversaires mâles ou femelles de pratiquer l’accouplement latéral ou croisé (pansexualisme). Devant un tel délire anthropomorphique, on a le sentiment que le passé de l’humanité n’aura été qu’un sombre tunnel d’obscurantisme et de régression d’où l’homme moderne a surgi en pleine Lumière, après un profond sommeil léthargique. En somme vingt-cinq siècles de civilisation qui n’auront servi à rien. Pour finalement rayer d’un trait de plume l’apport du passé et revenir au point de départ.    

1. L’ITER (International Thermonuclear Experimental Reactor) est au choix du soleil en boîte ou une bombe nucléaire contrôlée, dont le but est de fabriquer de l’électricité à l’infini. Il se distingue des centrales nucléaires classiques à fission nucléaire par la fusion nucléaire pouvant atteindre des dizaines de millions de degrés (100 à 150 millions) au sein d’un puissant dispositif magnétique (confinement) destiné à contenir la formidable énergie libérée par la réaction nucléaire, aucun matériau ne résistant à ces températures élevées. Il s’agit d’un programme international comprenant la Chine, l’Union européenne, l’Inde, le Japon, la Corée, la Russie et les États-Unis… Bien qu’étant purement expérimental, il n’en est pas moins un chantier titanesque nécessitant la mise en œuvre de moyens industriels considérables ; démarré en 2008, il est prévu d’entrer en activité au-delà de 2020 ; en 2014, le budget prévisionnel était déjà multiplié par trois (de 6 à 16 milliards d’euros), et on est encore loin de la mise en activité ; après les expérimentations, il devra être démantelé : ce qui nécessitera encore 15 à 20 ans de chantier, avec des budgets colossaux en conséquence.  Avec le Laser mégajoule, le Grand collisionneur de hadrons du CERN, l’EPR, ASTRID…, la France mène plusieurs projets scientifiques pharaoniques sur lesquels règne le flou le plus absolu, tant dans la validité des objectifs prévus que dans les moyens de financement ; on peut se demander si elle a vraiment la capacité de ses ambitions, mais surtout si elle a les capacités scientifiques d’y faire face et de les maîtriser. Notons que plus de 35 nationalités coexistent sur le chantier Iter ; la langue de travail parlée sur ce chantier « provençal » est l’anglais !

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