Arrêtez le massacre de Paris !

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Un comble ! Il faut que ce soit un pékin perdu dans sa province qui prenne le coup de sang pour défendre l’honneur et la beauté de la capitale française, et brandisse l’étendard de la révolte. Les ravageurs sont lâchés ; ils n’ont plus qu’une idée fixe : barbouiller d’horreurs l’espace et la perspective de Paris en multipliant les gratte-ciel… On croyait Paris, qui est encore, et pour longtemps je l’espère, la capitale de la France — quoi que —, prémunie contre cette lèpre qui nous vient des États-Unis, en passant par la Chine qui veut faire mieux que les États-Unis et se met à construire des skyline à tout va pour faire oublier qu’elle a été communiste tout en l’étant encore ; en passant par les fausse monarchies mais vraies dictatures pétrolières qui veulent faire mieux que les Chinois ; en passant par les Russes, les Indiens, les Sud-Américains, pris eux aussi par ce vertige des grandes hauteurs architecturales, et tous les pays émergents qui ne rêvent que de recréer l’Amérique chez eux…

Quelle belle civilisation de fin des temps on nous prépare !

Le point de départ de cette grosse colère est le contraste saisissant entre deux informations antagonistes parues dans une même page du Figaro : l’annonce de la construction d’une tour de 300m de haut à la Défense (Tour Signal), et la mise en travaux de la Sainte Chapelle pour l’entretien et la réfection des vitraux ; deux mondes typiquement opposés, contradictoires, symétriques, totalement antagonistes, dont l’un se veut la modernité et l’avenir, l’autre un passé qui n’a plus de raisons d’être et doit disparaître ou rentrer dans les musées. Désolé, mais mes référents axiologiques et moraux m’indiquent que la réalité est exactement le contraire ; les gratte-ciel sont l’annonce de l’anticivilisation et de la fin des temps, tandis que la Sainte Chapelle est le symbole de la foi et de l’espérance. Certes, la Sainte Chapelle n’a rien d’un bâtiment fonctionnel, mais tout d’un oratoire somptueux dédié par l’un de nos plus grands rois aux reliques de la Passion du Christ. On peut parler d’une châsse géante ou d’un reliquaire à la mesure de celui qui se désignait Lui-même Fils de l’Homme pour affermir le caractère humain de sa divinité ; elle exprime dans sa magnificence architecturale toute la fervente piétée de ce roi qui fut porté par sa foi : saint Louis. Bâtiment d’une extraordinaire finesse d’architecture, travaillé comme un bijou avec ses arcs et ses voussures d’une étonnante légèreté aérienne, avec les élancements de ses vitraux, les dentelles si finement ciselées des rosaces et des sculptures, il est le témoignage d’une époque, d’un temps haï par notre république judéo-islamo-maçonnique, qui fut certainement la manifestation visible et tangible de l’authentique civilisation française.

Qu’on le veuille ou non, Paris est une ville plate, consacrée à l’horizontalité, comme l’est l’humanité ; elle n’a pas vocation à s’étendre en hauteur, ni en surface d’ailleurs, puisqu’elle est contenue à l’intérieur des boulevards historiques ; il en sera ainsi jusqu’à la fin des temps. Cette obsession des gratte-ciel, que l’on sentait monter comme une envie irrépressible depuis quelques années, est revenue en force chatouiller les désirs de grandeur de nos édiles. Et quels édiles ! À force de voir la construction de tours se multiplier aux quatre coins de la planète, surtout dans les pays dits émergents et les riches monarchies pétrolières, non seulement en nombre mais aussi dans des dimensions verticales proprement vertigineuses, dressées comme autant de défis relevant d’un dérisoire orgueil mal placé, ils se sont laissé prendre par la folie communicative du temps. On veut des tours à Paris ; on en veut comme à New-York, à Shangaï, à Dubaï et ailleurs… Mais Paris, c’est Paris ; Paris n’est ni New-York, ni Shangaï, ni Dubaï, ni ailleurs ; Paris est limitée en hauteur, historiquement, culturellement, et j’ajouterai : métaphysiquement.

Je n’ai nullement l’intention de faire un document technique, n’ayant pas les compétences requises ; mais il faut savoir de quoi l’on parle ; il importe donc de préciser les hauteurs d’immeubles admises dans la capitale (gabarits) : 25, 31, — 37m dans certaines zones périphériques. On commence à entendre dire ici et là qu’on va tripoter les règlements de l’urbanisme ; mais si on en parle, c’est pour préparer l’opinion et lui assener les chiffres qui circulent : on va construire des ensembles de tours de 150, 180 voire 200m et plus dans les zones périphériques, probablement au niveau des portes de la capitale (à titre de comparaison, la Tour Maine-Montparnasse : 210m).

Dans les pays émergents que l’on compte aussi parmi les pays industrialisés, l’obsession de la verticalité est devenue chez eux un désir d’affirmation, de domination, une volonté de rattraper un retard rédhibitoire et d’effacer les derniers complexes de la colonisation ; plus on est haut, plus on est grand ; plus on se montre, plus on est fort — du moins en apparence… Ils se contentent de cette expression primitive et ostentatoire pour affirmer leur besoin de se réaliser face à la domination civilisationnelle de l’Occident chrétien ; en Chine, où cette obsession tourne à la névrose collective, les Manhattan poussent comme champignons après la pluie dans toutes les mégapoles du pays (500 000h, c’est quasiment une bourgade en Chine), et prennent des allures irréelles tellement cet urbanisme moitié yankee, moitié stalinien, stigmatise la démence du système communiste ; dans les Émirats Arabes Unis où s’étend un projet d’immense conurbation le long du Golfe persique, d’Abou Dhabi à Dubaï et sur plus de 100 km, Dubaï s’est donné l’objectif de construire les tours les plus hautes du monde ; la tour Burj Dubaï qui domine avec ses 800m et ses 162 étages est à peine édifiée que déjà des projets de records s’annoncent, 1100m, voire le projet le plus fou : 2700m… Partout dans le monde, c’est la course au gigantisme ; et pour quel projet de civilisation ? Du vent, seulement du vent ou l’art de jeter l’argent du pétrole au vent des sables ; ce vent de folie islamique qui submergera tôt ou tard le chaos moyen-oriental. Une consolation toutefois : d’après les spécialistes en démolition contrôlée, il faut 11secondes pour faire tomber une tour de sa hauteur, fût-elle la plus haute du monde. Le progrès n’a pas que des inconvénients…

En France, les édiles, tous partis confondus, y compris les écolos avec des arguments tordus, touchés par ce vertige communicatif n’ont qu’une idée fixe : rattraper le retard. Paris est la première visée par cette contagion névrotique qui n’est même plus raisonnée, même plus raisonnable ; les projets pointent de partout. Mais rappelons d’abord ce qu’est Paris. La ville au monde où l’on trouve le plus grand nombre de musées… J’en conviens, ce n’est pas vraiment un signe de dynamisme ni d’avenir… Ce qui est important, c’est que Paris elle-même est un musée vivant, et probablement la ville musée la plus riche et la plus dynamique du monde dont profitent abusivement ceux qui se donnent pour objet de la défigurer, ou ceux qui se sont toujours idéologiquement révélés contre le génie grandiose qui l’a fixée à jamais dans la pierre ; elle est une bonbonnière d’évocations, de souvenirs, d’histoire, dont chaque rue, chaque monument, chaque immeuble, porte témoignage et laisse une trace ineffaçable ; un grand-œuvre que l’on doit, que l’on veuille ou non, au Second Empire, et dont la République a récupéré le prestige, toute honte bue.

Regardons un plan, ou mieux, sur Internet ; observons la structure urbaine telle que la photo satellite nous la restitue : nous voyons une organisation et une orientation des grands axes de circulation en forme d’étoile, reliés entre eux et formant une sorte de toile, de maillage arachnéen du plus heureux effet ; on distingue très clairement les grandes avenues auxquelles se rattachent les rues comme autant de canaux capillaires répartissant la circulation ; le tout donne un sentiment d’équilibre et d’harmonie probablement unique, que vient renforcer l’architecture audacieuse des alignements haussmanniens, mais pas seulement. On ne retrouve ce type d’urbanisation nulle part, sauf dans deux villes situées aux États-Unis où il sert de substrat à la classique structure en damier des villes américaines : Washington et Détroit. Rien de surprenant : l’architecte à l’origine de ces deux villes est le Français Pierre-Charles L’Enfant. Nous avons là toute la différence de culture qui distingue l’esprit originel français du pragmatisme vénal des américains. Remarquons que la capitale fédérale américaine est la seule ville des États-Unis à interdire les buildings, les immeubles ne devant pas dépasser en hauteur la coupole du Capitole.

De nombreux accrocs aux règlements de l’urbanisme et autres accommodements viennent rompre cet équilibre et menacent l’avenir historique de Paris. Les concepteurs et autres promoteurs, publics ou privés, ne sont pas des anges de bénédiction ; ils sont là pour faire du business, du rentable, du monnayable, du cash immédiat, pas pour satisfaire les préventions rétrogrades et passéistes des nostalgiques du Vieux Paris : il faut « bousculer les conservatismes », entend-t-on dire ici et là ; on les sent qui enragent de ne pouvoir empiler les étages les uns sur les autres dans Paris comme dans les autres grandes villes du monde ; surtout au prix où est le m2 dans la capitale, même en périphérie ; une tour de 50 étages, c’est multiplier la surface du sol par cinquante et les revenus avec… De quoi faire saliver les spéculateurs immobiliers et les rendre fous. Déjà, on a eu la tour Maine-Montparnasse, d’une laideur intentionnelle que l’on aurait bien vue se faire oublier dans un skyline… Solitaire, elle a l’air plantée là, stupide, aussi incongrue qu’une verrue sur le nez d’une jolie fille, démontrant à quel point ce type d’architecture fonctionnelle se démode vite ; on a également en bordure de Seine cette frondaison de tours d’une trentaine d’étages, dites Front de Seine, ayant déjà dépassées les hauteurs limites, qui grignotent l’espace proche de la Tour Eiffel et enferment petit à petit les perspectives de la Seine dans une façade de béton… On pourrait multiplier les exemples des erreurs pour ne pas dire des horreurs architecturales qui défigurent la capitale ; comme cette provocation qu’on appelle, horresco referens, la Bibliothèque Mitterrand, qui n’est pas moins que l’ex-Bibliothèque Nationale de France : on n’en finirait pas ; restons sur les buildings et ceux qui menacent de détruire le charme esthétique de ce Paris si chargé d’histoire et de poésie, comme la tour Triangle (ex-Pyramide) annoncée au Parc des Expositions de la Porte de Versailles, ainsi que les projets qui se profilent ici et là aux différentes Portes de Paris ; on voit même des projets délirants de skylines recouvrant tout ou partiellement la Seine.

Je me pose souvent cette question : quand je vois les réalisations architecturales de nos anciens — il suffit de lever le nez en marchant dans les rues ou d’entrer dans certains lieux, pour ne m’en tenir qu’à la capitale —, je me demande si les architectes modernes, comparés à leurs prédécesseurs, auraient réussi à dépasser le niveau de garçon de bureau dans leur cabinet d’architecture. Quand on sort de la Ville, combien est-on frappé par l’architecture bolchevique qui caractérise tant la fameuse Ceinture rouge héritée du temps jadis, quand les communistes étaient les rois de la banlieue et que les militants du parti prosoviétique arpentaient les cités pour encarter la population !… Quel contraste avec le Paris intra-muros ! Est-il spectacle plus déprimant que cet urbanisme stalinien fait de barres hideuses, d’entassements péri-urbains qui bornent les horizons autant que les esprits ? Ces grands ensembles, on les a construits pour le blaireau de base, le franchouillard arriéré, le plouc mal dégrossi qui débarquait de sa cambrousse provinciale pour alimenter en main d’œuvre les usines circonvoisines ; on faisait rêver Bidochon en les affublant de noms bucoliques genre Chanteloup les Vignes, le Haut du Lièvre, les Minguettes, le Mirail pour ne pas le dépayser ; c’était autre chose que sa campagne pourrie où il y avait encore des oiseaux, des arbres, des prés, des vaches, de la gadoue qui lui crottait les pieds. Ces cités cauchemardesques ne pouvaient être, a fortiori, qu’idéalement adaptées aux allogènes de tous horizons… Les Français avaient testé le bonheur communiste, il convenait désormais de le partager sans réserve avec le tiers-monde affamé. Le néo-communisme militant islamo-marxiste ou trotsko-mahométan offrait à l’humanité souffrante le bonheur ici-bas payé rubis sur l’ongle par le contribuable français. Quel Paradis terrestre pour les humbles et les prolétaires de tous les pays que la Cité Machin des Pommiers fleuris, ou la Cité Truc des Petits-Oiseaux ! Vive la table rase ! Fini les vaines civilisations du passé ! Il s’est trouvé des dizaines d’architectes français, et des grands noms, pour signer sans hésiter ces immenses pourrissoirs communistes où viennent s’échouer par vagues successives les « déshérités » du monde entier…

Pourtant, en matière de logements dits « sociaux », là encore il suffit de regarder les ensembles d’immeubles qui s’échelonnent le long des boulevards des maréchaux ou dans certains arrondissements de l’est parisien, pour constater que nos anciens n’avaient pas si mauvais goût, même dans la bâtisse de classe rudimentaire destinée aux travailleurs modestes. Rien à voir avec le logement social moderne, même si le confort et la promiscuité laissaient à désirer. Il y avait encore une échelle humaine, car la dimension de la ville existait toujours.

Les architectes modernes sont toujours à justifier leurs horreurs architecturales en développant un pathos abscons totalement indéchiffrable ; c’est presque un tic, chez eux ; depuis plus de soixante ans, tout se passe comme si les politiques d’aménagement de la capitale s’étaient donné comme objectif de détruire ce qui existe pour ériger à la place de la laideur, du fonctionnel barbare, à seule fin de faire vivre le citoyen dans un environnement dépressif, limite psychédélique. L’architecture moderne semble issue de la convergence de trois influences perverses : le communisme, l’art contemporain, la psychanalyse ; trois structures mentales, jamais éloignées de la drogue au sens le plus trivial. L’art contemporain exalte la provocation bourgeoise et la porte à son comble ; il émoustille l’œil du bourgeois qui n’aime rien tant que se faire flageller ; c’est pour cela que tant de milliardaires incultes, n’ayant pas dépassé le stade pipi-caca-boudin de la prime-enfance, ou de politiciens encore plus gogues que démagogues, trouvent dans l’art contemporain la révélation la plus manifeste de leurs goûts pour les décharges publiques à l’air libre. Pour le communisme, on sait que la Ceinture rouge a été calquée sur son modèle affectionné : l’Union Soviétique et l’urbanisme concentrationnaire bolchevique ; quant à la psychanalyse, elle a pour but de faire vivre les névrosés dans un univers de déréalisation constante, imposé par des déviants qui cherchent à se soigner en contaminant leurs patients ; la plupart du temps des ensembles de déments qu’on rend visuellement obligatoire à l’homme de la rue et qu’on lui fait subir sans même lui demander son avis. Nous avons-là les vrais fondements psychologiques et pas seulement économiques qui déterminent l’engouement soudain de nos édiles républicains pour l’urbanisme des clapiers humains et la bétonisation à outrance des espaces naturels (1).

Le débat s’est également porté sur le caractère anti-écologique des tours ; peu importe les arguments des uns et des autres, il est évident qu’une tour exposée de tous côtés, au froid, à la chaleur, au soleil, à l’humidité, à la pression du vent, coûte énormément plus cher en énergie que des immeubles équivalents au sol ; d’autre part les superstructures du building doivent être considérablement renforcées par rapport à un immeuble classique de 5/6 étages, ainsi que les fondations qui doivent être profondément ancrées dans le sous-sol ; la tour Montparnasse a nécessité un énorme « trou » de plus de trente mètres de profondeur qui a longtemps défrayé la chronique : il était devenu le lieu de rendez-vous branché de tous les suicidaires de la capitale attirés par le vertige du vide. La tour repose sur 56 piliers de béton armé, dont certains de 3,50m de diamètre, s’enfonçant à 70m au-dessous du niveau de la rue. Imaginons les infrastructures d’une tour de 800m ! L’architecte Jean Nouvel est connu pour cette boutade : « L’ascenseur pollue moins que la bagnole ». Sauf que pour se propulser en hauteur et à une vitesse respectable, il faut des ascenseurs ultra-rapides ; et plus on a d’étages à monter, plus il faut aller vite, plus il faut combattre la gravité, plus on dépense d’énergie. De même à la descente, où il faut la ralentir. Le seul avantage des tours est qu’elles sont économes en terrain. Oui, mais parfois, il est préférable de s’étendre à l’horizontal afin de rester à l’échelle humaine ; le paysage urbain n’en sera que plus salubre, et les gens vivront dans un environnement plus harmonieux. Cela nous amène au complexe de la Défense. Ce sera la conclusion de ce document…

*

En 1958, après bien des vicissitudes, l’État gaulliste décide de mettre en œuvre un projet de quartier réservé aux affaires ; le lieu choisi ne l’est pas au hasard : c’est le magnifique Rond-Point de la Défense ainsi nommé en mémoire du siège de Paris (1870). Il se situe sur ce qu’on appelle l’Axe Historique de la capitale, à l’extérieur de la ville, au-delà de la Seine, en symétrique de la place de l’Étoile dont il est une réplique un peu égarée à la campagne, dans la perspective de Nanterre, au milieu d’usines, de villages urbanisés, de champs. Tout est à faire. L’idée d’ériger un quartier d’affaires n’était sans doute pas mauvaise en soi, à condition de maintenir un équilibre entre les différents corps sociaux constitutifs de la Cité, à commencer par les rues et les commerces… Ils vont faire tout le contraire. L’État crée pour les besoins de la cause un organisme public ad hoc, l’EPAD (Établissement Pour l’Aménagement de la Défense) afin de mener à bien la réalisation de cet imposant projet à vocation internationale s’étendant sur trois communes : Puteaux, Nanterre, Courbevoie. Ils vont commettre deux erreurs fondamentales : 1) sacrifier le rond-point ; 2) appliquer la Charte d’Athènes qui s’appuie sur le principe de séparation de circulation des voitures et des piétons (fini les rues), ce qui va avoir pour conséquence d’isoler les immeubles de bureaux de la ville et de toute activité urbaine ; après les heures de travail, la Défense se révèle un désert sinistre de béton, de verre et d’acier ; il faudra la construction d’un grand centre commercial et multiplier les animations de surface pour atténuer cet effet désastreux (2).

Mais je vais m’en tenir ici au rond-point proprement dit. Si l’on a sous les yeux une photo aérienne de l’époque, on est surpris à la fois par l’épure du tracé d’origine, sa dimension qui doit être identique à la place de l’Étoile, rayonnant de ses six branches au lieu de douze ; cette photo donne l’impression étonnante d’un immense espace circulaire en attente d’un aménagement digne de ce nom ; l’artère principale prolonge ce qu’on appelle la Voie royale, c’est-à-dire l’avenue Charles de Gaulle et l’avenue de la Grande Armée, dans la perspective de l’Arc de Triomphe et la continuité des Champs Élysées ; elle possède la même largeur de voies et les mêmes contre-allées. En réfléchissant un peu, il y avait cinquante manières d’envisager un aménagement heureux de ce qu’on appelle le quartier de la Défense, dont la plus équilibrée, la plus harmonieuse, consistait à utiliser le site existant et à le mettre en valeur ; mais l’État français est ainsi fait qu’il est dirigé par une faune bizarre de fonctionnaires bornés et « bas du cul » d’un côté, et de l’autre de technocrates incultes et sans imagination. Alors on a été au plus facile : on a imité les Américains ; c’est normal, le vassal imite toujours son suzerain ; il fallait leur montrer de quoi on était capable, qu’on pouvait faire aussi bien qu’eux en matière de gratte-ciel, et peut-être mieux qu’eux pour leur en remontrer. À partir de la construction du CNIT qui empiète déjà sur le site, toute la démarche des promoteurs sera orientée vers la création d’un skyline à l’américaine ; pour cela on va massacrer le Rond-Point de la Défense ; on va lui substituer un ensemble hétéroclite de tours de grande hauteur comme posées à la va vite, selon l’inspiration de chacun et sans même un plan d’ensemble précis et cohérent à l’exception d’une esplanade bizarre, ornée d’une soixantaine de sculptures dédiées — il va de soi — à l’art contemporain…

Cette incroyable attirance pour les gratte-ciel qui obnubile tant d’humains, je l’ai eue moi-même, mais à l’âge de douze ans, quand je lisais des BD ou des comics américains à l’époque ; je l’avais peut-être encore à vingt ans… Certains à la soixantaine bien mûre n’ont toujours pas maturé la question et croient encore que l’avenir de l’humanité s’inscrit dans la dimension verticale des tours géantes et des immenses concentrations urbaines annoncées, telles les Grand-Paris, le Grand-Lyon, le Grand Marseille… Où cela va-t-il s’arrêter ? Est-ce le mythe de Babel qui les travaille, qui les affole ? Aussi sûrs d’eux que les financiers apatrides menant le monde à sa perte, ils nous entraînent dans un urbanisme artificiel à usage fonctionnel sans âme et sans vie, voué à l’assomption et à l’ascension de ces nouveaux damnés de la terre qu’on appelle bureaucrates, et dont la raison d’être la plus humainement supportable est de bureauter à longueur de journées. Que des bureaux à perte de vue ! Des bureaux à en donner le vertige ! Qu’importe, puisqu’il faut être le plus haut, le plus cher, montrer qu’on est le plus fort. Il faut montrer qu’on existe. Il faut montrer qu’on en est et qu’on en a. Paris intra-muros avait su se prémunir à peu près contre cet envahissement du troisième type ou de la troisième dimension ; aujourd’hui, la capitale de la France est réellement menacée, réellement en danger. Si l’on n’y met pas un coup d’arrêt, son visage de madone sera défiguré à jamais par les saletés urbaines des promoteurs immobiliers, architectes, politiciens et autres massacreurs d’espaces naturels et d’environnement. Comme toujours, les spéculateurs auront gagné. Mais l’humanité aura perdu. L’architecture moderne, la finance internationale, l’art contemporain, ont décidément le visage de Satan quand il grimace sa haine du beau, du bien, du vrai. (2008)

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1. On peut se faire une idée de ce que fut réellement cette folle urbanisation autour de Paris extra-muros dans les années 1960, au travers de certains films de l’époque ; cette horrible coulée de béton officiellement dénommée HLM, dont la partie Est de la couronne extérieure de Paris, fut qualifiée de « ceinture rouge » en référence à l’urbanisme soviétique des municipalités communistes ; on rase aujourd’hui les HLM pour en reconstruire d’autres tout aussi laids appelés « logements sociaux », passant du style clapier concentrationnaire au style troglodyte cosmopolite ! Ces ensembles en construction servirent souvent de décors naturels. Parmi ces films, trois ont retenu mon attention : Mélodie en sous-sol d’Henri Verneuil, 1963 (Gabin, Delon) ; Archimède le clochard de Gilles Grangier, 1959 (Gabin, Blier) ; Le Chat de Pierre Granier-Deferre, 1971 (Gabin, Simone Signoret). Pour la Défense, Le Chat peut être interprété comme un véritable manifeste contre les grands ensembles ; voici ce que dit à ce propos la fiche Wikipédia : « Le chat s’inscrit aussi dans une série de films mettant en scène Jean Gabin, témoignant d’une forme de rejet, au cinéma, des grands ensembles en construction. Le chat est à ce titre emblématique, de la même façon que Mélodie en sous-sol en 1963, ou Rue des prairies en 1959 [film de Denys de La Patellière (Gabin, Marie-José Nat)]. Les grands ensembles sont en train d’être construits, et ils détruisent le monde dans lequel les personnages incarnés par Jean Gabin et Simone Signoret vivaient, celui des pavillons de banlieue. » Remarquons que les quatre films cités ci-dessus, dont trois dialogués par Michel Audiard, sont considérés parmi les meilleures interprétations de Jean Gabin et des acteurs qui partagent avec lui les premiers rôles.

Dans Le Chat, un échange dans une scène secondaire du film entre Nelly (Annie Cordy), la patronne de l’hôtel (hôtel de quartier pompeusement nommé Floride, avec vue sur les chantiers en démolition !), et un (probable) représentant de la ville de Courbevoie (Carlo Nell) qui négocie les arrêtés d’expulsions pour libérer le quartier, montre l’état d’esprit des habitants. Julien Bouin (Jean Gabin), un vieil ami de Nelly, s’est installé provisoirement à l’hôtel.

Nelly. Et d’abord, mon hôtel, il est condamné comme tout le quartier… Le jour de l’expulsion, moi, je veux avoir qu’à déménager. Finalement, j’ai acheté à Clamart.

Le représentant de la municipalité. Clamart ?

— Ben, oui… Ici, c’est la poussée vers l’Ouest ; elle n’aura jamais de fin. Ils finiront les pieds dans l’eau.

— Et quand vous voulez partir ?

— Tout de suite.

— Il faut qu’on se mette d’accord sur les plans.

— Les plans, j’en ai plein la tête ; je ne pense qu’à ça depuis six ans… Allez, à la vôtre !

Le pouvoir gaulliste entendait à cette époque utiliser le projet de la Défense pour évincer les communistes des trois municipalités concernées, groupées autour de l’une des deux extrémités du fameux axe historique, une sorte d’abcès de fixation, soit : Puteaux, Nanterre, Courbevoie. Les communistes représentaient encore 20 % de l’électorat en France. Par leur entrisme, leur activisme militant au sein des structures de l’État et de la fonction publique avec l’appui du syndicat CGT, leur poids relatif dans l’opinion était considérable. Les gaullistes entendaient également empêcher qu’ils puissent s’étendre et prolonger la ceinture rouge vers l’Ouest. De nombreux projets résidentiels comme Parly2 (ex-Paris2), Le Parc de Rocquencourt, Versailles Grand siècle et d’autres, verront le jour à la même période pour attirer les classes moyennes et supérieures, c’est-à-dire l’électorat naturel de la « droite » républicaine. C’est à propos de ces nombreux projets d’urbanisation qu’on a parlé pour la droite de Conquête de l’Ouest en opposition à la Ceinture rouge.

2. Un journaliste-éditorialiste du PAF, nettement engagé à gauche pour les idées mais ne refusant les sursalaires que touchent les journalistes de propagande de ce même PAF, voulant dénoncer l’esprit versaillais de La Manif Pour Tous, s’était aventuré à dire un jour à la radio : « Si ça ne tenait qu’à moi, je raserais le château de Versailles ». Je ne suis pas sûr que cela soit une simple boutade ! Si le personnage en question pouvait entendre ma réponse, elle serait la suivante : « Si ça ne tenait qu’à moi, je raserais le quartier de la Défense. » Ce n’est pas une boutade.

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